Art contemporain et migration : L’hommage de Sadika Keskes aux victimes de la mer

8 octobre 2017
VoxEurop

Dans sa dernière performance, réalisée début octobre à Tunis, l'artiste tunisienne Sadika Keskes a voulu "rendre leur dignité" aux milliers de migrants morts alors qu'ils tentaient de traverser la Méditerranée à la recherche d'une vie meilleure, et rappeler l'Europe à sa tradition d'accueil.

Alors que l’Europe peine à trouver des solutions à la crise migratoire, des artistes s’engagent pour dénoncer ces vies déchirées et pour redonner de la dignité aux corps inertes que la mer rejette. Ai Weiwei a suivi pendant deux ans les migrants sur les chemins de l’exil et souhaite faire ériger un monument en leur hommage sur l’île de Lesbos. D’autres, à l’instar de Ernest Pignon-Ernest, JR, Banksy… se sont également confrontés à la dure réalité de ces départs vers une (sur)vie meilleure à travers leurs pratiques artistiques. À son tour, l’artiste tunisienne engagée et maître verrière, Sadika Keskes, crée une performance intitulée Les tombeaux de la dignité en hommage aux “sans noms”, ces milliers de corps de réfugiés sans vie retrouvés en mer ou sur les plages méditerranéennes.

Le 1er octobre dernier, lors d’une longue procession-performance, l’artiste a déposé sept tombeaux de verre en mer, depuis les rives de Gammarth au nord de Tunis. Sadika Keskes s’apprête à traverser la Méditerranée en bateau autour du 8 octobre -selon l’agitation de la mer- pour réitérer l’action, sur une plage de Lampedusa, “paradis” des migrants.

Ce jour-là, à 16h, rendez-vous était donné en la demeure de Sadika Keskes, à mi chemin entre factory et atelier, dans la banlieue nord de Tunis, où un texte poétique a été lu par son auteur, Hannachi Hamma, journaliste tunisien, face à Sadika même, et aux tombeaux de verre. Une procession laïque a ensuite eu lieu dans le silence, en direction de la mer, sur laquelle les sept tombeaux ont été déposés. L'une des sépultures de verre, de taille réduite, rendait hommage à Aylan, le petit garçon kurde retrouvé mort sur une plage turque, et dont la photo avait ému les Européens en septembre 2015. Ce petit tombeau symbolise également ces enfants morts en mer, alors que leurs parents tentaient de leur faire gagner l’autre rive pour leur assurer un avenir.

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J’ai conçu ma performance comme un cri contre l’indifférence”, confie Sadika, qui ajoute : “Personne ne pense à recueillir l’ADN des naufragés, donc il n’y a pas de processus de deuil pour les familles. Les corps sont enterrés sommairement, et souvent par les personnes qui les découvrent, avec parfois un membre qui dépasse. L’idée est de rendre leur dignité aux disparus, de réveiller les esprits et peut-être de porter un autre regard sur les réfugiés et pour concentrer nos intelligences et créativités afin de régler ces problèmes primordiaux. Car l’humain est au centre.

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Entourée d’artistes venus l’aider et de quelques dizaines de personnes et de l’ambassadeur de France en Tunisie Olivier Poivre d’Arvor, Sadika Keskes, a déposé les tombeaux sur les flots et n’a pas hésité à les accompagner au large, s’investissant totalement dans sa performance. La foule silencieuse, émue, s’est recueillie au nom des milliers de personnes disparues en mer au cours de ces dernières années, mues par l’espoir de protéger leur vie et d’avoir un avenir décent en Europe.

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Chaque année, ce sont des milliers de migrants que la mer Méditerranée avale pendant leur traversée, à quelques kilomètres de la terre ferme. Fuyant la guerre, l’insécurité et les mauvaises conditions de vie de leurs pays, à bord d’embarcations de fortune, quelque 2 658 personnes sont décédées d’asphyxie, ou de noyade, depuis le début de l’année 2017, selon les chiffres donnés par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) le 4 octobre 2017. Un nombre approximatif dans un contexte où les traversées sont légion et les corps, pas tous retrouvés.

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Pour Sadika Keskes, “ces dernières années, la Méditerranée a connu sa pire hécatombe. On ne peut pas avoir une mer inerte, avec d’un côté un grand cimetière, qui n’enfante rien d’autre que bateaux de plaisance et de l’autre méga autoroute de marchandises. Il faut que les humains se croisent, comme au temps des grandes civilisations. La politique européenne n’est pas à la hauteur de ses voisins et de ses frontières. La Tunisie a accueilli un million et demi de réfugiés après la révolution libyenne en 2012. Nous sommes un peuple de onze millions de personnes. Aucun libyen n’a eu faim, les enfants ont été admis à l’école sans payer. Moi même, j’ai abrité cinq familles libyennes. C’était un peuple voisin, on ne pouvait pas ne pas être solidaires. L’Europe démontre sa difficulté d’intégration. Il est temps de trouver des solutions pour ces populations qui partent par désespoir pour les accueillir dignement lorsqu’elles arrivent mais surtout pour qu’elles puissent s’épanouir dans leur pays, sans avoir à rêver d’un avenir ailleurs, qu’elles n'abordent qu’au péril de leur vie.

Cette performance artistique a lieu quelques semaines après la Déclaration de Tunis. Le 24 juillet dernier, un certains nombre de pays du Maghreb et d’Europe se sont réunis à Tunis, avec le Commissaire européen chargé de la migration, des affaires intérieures et de la citoyenneté, ainsi que le Ministre de l'Intérieur de l'Estonie assurant la Présidence du Conseil de l'Union européenne, autour de la question de la crise humanitaire qui touche la route migratoire en Méditerranée centrale. Un contexte humainement inquiétant dans la mesure où la difficulté des traversées est accentuée par l’insécurité de trafics criminels. Les deux axes d’actions ont été retenus : le traitement des causes profondes des migrations irrégulières et le renforcement de l’action et de la coopération contre le trafic et la traite des migrants.

Très concernée par l’Europe et le pourtour Méditerranéen, Sadika Keskes a vécu de l’autre côté de la rive avant de s’installer à nouveau en Tunisie. Elle a reçu notamment une longue formation de maître-verrier à Murano, célèbre fief de l’artisanat de verre éponyme, sur la lagune vénitienne. L’artiste souffleuse de verre expose régulièrement en Europe : en France, en Italie, en Grèce, ou encore en Suisse. Elle a naturellement conçu cette performance au coeur de l’événement d’art contemporain tunisien “po-po” (potentiels possibles) en deux temps, créant ainsi un pont symbolique d’une rive à l’autre. Une façon de rendre visible l’invisible.

La performance tunisienne sera réitérée dans quelques jours, sur les côtes de l’île italienne de Lampedusa, l’un des "hot spots" européens, à l’instar de Lesbos en Grèce. L’artiste s’apprête donc à entamer une traversée de la Méditerranée d’une trentaine d’heures en bateau autour du 8 octobre prochain, équipée de ses tombeaux de verre.

L’accueil des migrants n’est pas partout le même”, indique Sadika Keskes : “Lampedusa est devenue le symbole de l’immigration du nord de l’Afrique et de la crise migratoire. Là-bas, l’accueil a été exemplaire. Giusi Nicolini, la précédente maire de Lampedusa, récemment remplacée, a fait des efforts exceptionnels d’accueil. À travers ma performance c’est ce genre d’actions que je salue, mais je sonne aussi l’alerte auprès des migrants pour leur dire qu’en traversant la mer, ils risquent d’aller vers la mort. La Méditerranée est un cimetière. Et le processus s’accélère.

Les tombeaux de verre de Sadika flottent toujours sur les eaux de Raoued à Gammarth, en attendant leur départ vers l’Italie. Les passants et les touristes peuvent les voir et s’interroger. “Ainsi le public peut s’identifier et se questionner sur ce qu’il se passe”, confie l’artiste.

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L’Italie n’a de cesse d’interpeller l’Union européenne, notamment depuis le pacte migratoire avec la Turquie ayant eu pour conséquence la fermeture de la route des Balkans. Ces accords ont fait de l’Italie, qui reçoit plusieurs milliers de migrants tous les mois, la porte d’entrée principale des migrants en Europe. Cette dernière peine à trouver des solutions viables face à la crise migratoire. Selon Sadika Keskes, “l’Europe démontre qu’elle n’a pas une réelle capacité d’intégration. Le fait de ne regarder l’immigration que du point de vue négatif, alors que celle-ci est aussi porteuse de richesses, me semble problématique. L’immigration apporte une culture différente, et des différences naissent les croisements et l’enrichissement. Cela crée aussi une dynamique économique indéniable. N’oublions pas que les empires ont été construits sur des croisements de civilisations.

Photos: La cérémonie symbolique des obsèques et des funérailles en mer menée par Sadika KEskes à Tunis le 1er octobre. Photos d'Alexandra Boucherifi

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