Cinéma et engagement citoyen : “Des lois et des hommes”, ou le bon lobbying du pêcheur O’Brien

15 novembre 2017 – VoxEurop

Ce documentaire sur la manière dont un groupe de pêcheurs irlandais acculés est parvenu à influer sur la réforme de la politique commune européenne de la pêche raconte qu’une autre Europe est possible si les citoyens se mobilisent pour défendre l’intérêt commun.

Ce documentaire qui porte sur la manière dont un groupe de pêcheurs irlandais acculés est parvenu à influer sur la réforme de la politique commune européenne de la pêche raconte qu’une autre Europe est possible si les citoyens se mobilisent pour défendre l’intérêt commun.

Parfois, les citoyens parviennent à faire entendre leur voix et à faire prévaloir leurs intérêts sur ceux des multinationales face aux institutions européennes. C’est suffisamment rare pour en parler, et c’est ce qu’a fait le réalisateur Loïc Jourdain dans son documentaire Des lois et des hommes, plusieurs fois récompensé et actuellement en salle.

Jourdain a suivi pendant des mois les pêcheurs de la petite île irlandaise d’Inishboffin qui, confrontés aux méthodes de pêche des chalutiers de haute mer, encouragés par la politique commune de la pêche de l’Union européenne qui pénalise les petits pêcheurs côtiers et favorise la pêche industrielle, se retrouvent privés de leur gagne-pain et voient leur mode de vie ancestral menacé.

John O’Brien fait partie de ces pêcheurs. Il voit le produit de sa pêche se réduire de jour en jour à cause de l’exploitation industrielle des stocks par les grandes compagnies de pêche, de l’interdiction des filets dérivants que lui imposent les règles européennes et des politiques du gouvernement irlandais. A cela s’ajoutent les réglementations pléthoriques et les démarches sans fin imposées par la bureaucratie européenne aux grands comme aux petits patrons de pêche. Il constate que lui et ses camarades d’Inishboffin ne sont pas les seuls en Europe à connaître ce problème, et, à court d’options, il décide de rendre à Bruxelles pour faire valoir ses intérêts et ceux des petits pêcheurs côtiers.

Avec l’aide de l’ONG International Collective in Support of Fisherworkers (ICSF), du consultant Michael Earle et de plusieurs experts bénévoles, John O’Brien parvient à fédérer des pêcheurs de toute l’Europe ainsi que des représentants des communautés insulaires, afin de faire reconnaître leur particularité et les spécificités de leur style de vie. Regroupés au sein de la coalition Ocean 2012, O’Brien et les siens parviennent, au terme d’une bataille juridique à priori inégale contre les lobbies de l’industrie de la pêche qui a duré huit ans, à influer sur la rédaction de la réforme de la politique commune de la pêche de manière à ce que les conditions et les intérêts des petits pêcheurs soient pris en compte et les mesures les plus absurdes abolies.

L’histoire de John O’Brien est exemplaire de par la manière dont les citoyens européens et les communautés locales peuvent faire valoir leurs intérêts et leurs besoins — voire l’intérêt général — avec succès auprès des institutions européennes lorsqu’ils parviennent à s’organiser, à l’instar des multinationales ou de l’industrie. En fait, les institutions ne sont pas hostiles par principe à cette forme de lobbying citoyen, notamment lorsqu’elles élaborent de nouvelles politiques ou des réformes et s’il est en mesure de représenter l’intérêt général. Simplement, les représentants de la société civile disposent de beaucoup moins de moyens que l’industrie ou les multinationales. Ce qui les oblige à s’unir et à travailler de concert avec d’autres parties prenantes, où les bénévoles sont souvent nombreux et prêts à donner un coup de main. Un exemple en somme de ce “lobbying citoyen” conceptualisé par le juriste italien Alberto Alemanno à la fois comme moyen de pression et d’outil de développement démocratique et participatif.