L'Europe et les Etats-Unis :

Entre l’OTAN et l’Europe, il va falloir choisir

VoxEurop
6 février 2017

Dans une situation géopolitique toujours plus instable et imprévisible, l’Europe est coincée entre une Russie toujours plus belliqueuse, une Amérique qui se replie sur elle-même et un Moyen-Orient empêtré dans de multiples conflits. C’est pour cela que l’Union Européenne doit choisir : le statu quo en choisissant l’OTAN pour sa défense ou une démarche proactive : faire d’une défense européenne une réalité.

L’OTAN a longtemps été nécessaire à notre continent. Il fut nécessaire dans les années qui ont suivi la guerre, face à l’URSS. Et si l’influence américaine était déjà contestable, elle était obligatoire dans une Europe décimée par la guerre, les nationalismes extrêmes et l’horreur de la Seconde Guerre Mondiale.

Cette dépendance européenne à cette alliance transatlantique a été indispensable, notamment pour l’ensemble des pays de l’ancien bloc de l’est, qui cherchent d’ailleurs à y faire intégrer leurs voisins les plus proches (Ukraine, Géorgie….). Cette protection mutuelle, surtout aujourd’hui face aux dérives de Vladimir Poutine, a pour avantage de protéger, d’une certaine manière, notre continent de la guerre.

Néanmoins, l’OTAN a très clairement été un outil pour les Etats-Unis afin d’assurer leur puissance et a rencontré beaucoup (trop) d’échecs : les multiples interventions au Moyen-Orient (pas toujours suivies par les membres de l’alliance), le bourbier dans la guerre de Yougoslavie.

L’organisation actuelle de la coopération transatlantique est obsolète.

L’OTAN est une organisation d’un monde bipolarisé qui n’a plus lieu d’être. L’élection de Donald Trump aux Etats-Unis donne l’occasion à l’Europe de mettre fin à cette dépendance et d’enfin construire sa propre défense, pour enfin avoir une Europe indépendante et souveraine dans un monde toujours plus instable.

L’alliance transatlantique, telle qu’envisagée aujourd’hui, est obsolète. Car si elle nous éloigne de la guerre, elle nous rapproche des tensions. Ces tensions tiennent aux provocations que les mouvements de l’OTAN peuvent engendrer (comme les essais en Pologne ou la possible adhésion de l’Ukraine), au bon vouloir des Etats-Unis alors que c’est notre propre continent, et lui seul, qui en serait affecter si ces tensions ne sont pas apaisées.

L’élection de Trump est donc une raison (une occasion) pour l’Europe de se détacher de l’OTAN. Les dépenses inhérentes à l’OTAN étant majoritairement à la charge des Etats-Unis, un potentiel retrait ou repli oblige l’Europe à passer par d’autres canaux pour assurer sa défense. Puisque l’élection de Donald Trump annonce probablement le retour de la doctrine Monroe comme fil rouge de la diplomatie américaine et une Amérique isolationniste, une Europe isolée doit se doter d’une défense propre.

L’OTAN est une vieille institution fondée sur la peur du communisme, sur une peur de la Russie. Cette peur, légitime, n’a plus vraiment de réalité aujourd’hui. La faiblesse de la Russie, que ce soit sur la scène internationale ou quant au commerce international (au vu des difficultés économiques graves que le pays rencontre) prouve que, malgré ses tentations expansionnistes, la Russie ne peut être seule. Et elle sera forcée à la discussion si elle fait face à un bloc, qui représenterait la première puissance commerciale et une des zones les plus puissantes du monde : l’Union Européenne.

La suprématie américaine dans le commandement de l’OTAN doit nous inciter à s’en dégager. La coopération transatlantique est indispensable, mais elle doit se faire à part égale. Quelle aptitude a le pays de l’Oncle Sam à connaitre une situation géographique qui est la nôtre ? Comment peut-il déduire que ce qui est bon pour nous est d’avoir telle ou telle position sur la situation dans les Balkans ou en Lybie ? Il ne peut pas, il n’agit qu’en fonction de ses intérêts, ce qui paraît logique lorsqu’on est la première, ou deuxième, puissance du monde !

Les difficultés pour mettre en place une défense européenne

L’Europe est pourtant aujourd’hui incapable de se résoudre à enfin se doter d’une défense commune. Le Brexit et les réticences de la France, attachée à sa tradition interventionniste, sont les premières raisons de l’absence de défense européenne. Mais elles ne sont pas seules. Une défense européenne supposant une diplomatie à peu près commune et démocratique (c’est-à-dire sans remettre en cause les positions actuelles de chacun), elle est difficile à mettre en œuvre. La dépendance au gaz russe en est le premier exemple : comment compter dans ses membres un pays qui s’approvisionne majoritairement par la Russie, elle qui peut couper les vannes en cas de conflit. Comment, alors, avoir une même position sur le sujet ?

Le meilleur exemple de ces difficultés étant aussi la position sur la Syrie aujourd’hui : la France tient une position stricte sur le départ de Bachar Al Assad alors que dans le même temps F.Mogherini essaye de préserver l’influence de l’Europe en proposant un compromis axé autour d’un accord commercial.

Une défense européenne représente donc un nouveau palier d’intégration, une intégration « régalienne ». Elle aurait l’avantage de donner à l’Europe ce qu’elle n’a jamais eu : une réelle souveraineté militaire et diplomatique, indépendante.

Les chantres de la « coopération militaire » se leurrent : si une défense européenne ne peut commencer que par des coopérations, elle ne peut s’y limiter ! Si certains pays préféreraient intervenir à la place des autres tout en les faisant participer, cela n’est pas tenable. C’est impossible car cette « semi-intégration » a toujours montré ses limites. Comment interdire un droit de regard à un pays tiers qui finance vos opérations ? Et s'il a sa part de décision, de choix, comment le faire accepter par un Etat-major national et des hommes au sol qui ont une nationalité différente.

Sans faire de parallèle hasardeux, l’Europe n’a pas connu la guerre, pour les plus vieux de ses pays, depuis bien longtemps. Une coopération ne dure que peu longtemps face à une situation nouvelle et dangereuse, et la France et le Royaume-Uni étaient bien les alliés de la Tchécoslovaquie en 1937-1938. Une coopération militaire sur certains projets, même opérationnelle, n’est pas tenable sur le long terme.

La nécessité d’une Europe de la défense

Pour ce faire, il ne faut pas répéter les mêmes erreurs : il est nécessaire d’harmoniser avant d’unir, ce qui prendra du temps, sur tout en matière de politique étrangère. Trouver des compromis reste donc essentiel, même si certaines positions semblent être fédératrices chez un grand nombre de pays.

Il faut donc rendre interdépendants les pays européens et pouvoir organiser une défense commune. Evidemment une défense européenne aboutie n’interviendrait que dans plusieurs années voire plusieurs décennies. Si elle nécessite un abandon de souveraineté, une défense européenne permettrait de retrouver une souveraineté que les pays partageraient : les interventions des pays, seuls, ne sont plus tenables : manque de moyens, mauvaise organisation voire échec total de l’intervention (Lybie, la situation en Centrafrique est loin d’être stable), ainsi que des opportunités manquées (comment ne pas se désoler de l’absence d’intervention contre le régime syrien après l’utilisation d’armes chimiques, du fait des réticences américaines).

Un corps européen (EUROCORP) existe déjà, mais il est peu opérationnel et représente un nombre très peu élevé de militaires (57 militaires seulement de cette force qui regroupe aujourd'hui à peine 1000 soldats ont participé au renouvellement des forces au Mali). Une défense européenne commencerait donc par la création d’un QG regroupant et organisant les différentes coopérations européennes (réelles cette fois-ci). Il s’agirait ensuite d’entraîner et de mettre en commun des forces provenant de chaque pays, afin de les rendre opérationnelles. Un fonds stratégique, déjà proposé par la commission mais très insuffisant, mettrait en commun des fonds de recherche militaire et permettrait de faire des achats communs, cela permettrait d'éviter des situations abracadabrantesques comme pour l’armée Française : seul un blindé sur deux est aujourd’hui utilisable du fait de l’obsolescence des véhicules et du manque de moyens pour les renouveler.

Cette situation transitoire permettrait de créer une réelle dynamique, et de faire un pas de plus vers une défense européenne.

Avoir une défense européenne, c’est donc s’assurer d’avoir sa voix au chapitre des grands de ce monde. Le poids économique n’étant pas éternel (aucun des pays de l’UE ne sera dans le G8 dans les prochaines décennies) ni facteur automatique de puissance diplomatique, le choix d’une défense européenne paraît le choix le plus judicieux.

Il n’est pas non plus exclusif d’une coopération transatlantique. Remettre en cause l’OTAN sous sa forme actuelle n’est pas une tare : cela nous incite seulement à nous poser cette question, l’OTAN est-il toujours adapté aux enjeux de sécurité pesant sur l’UE ? Non, à partir de ce diagnostic, avoir une défense européenne permettrait d’avoir une réelle coopération transatlantique, côte à côte, d’égal à égal.

Et la difficulté de la tâche ne doit pas nous rebuter : toucher à l’instrument d’exercice de puissance des Etats est symbolique. Le leadership des Etats-nations s’en retrouverait affaibli. Et si on peut toujours faire jouer la petite musique du « there is no alternative », la vraie raison est qu’une défense européenne a tout lieu d’être : elle nous assure la souveraineté (et réelle cette fois-ci, où l’on ne manquera pas de missiles, comme la France, pour mener ses opérations en Irak et en Syrie) et l’indépendance, elle nous assure d’être une puissance pacifique, qui ne tombera plus jamais dans les travers de la surenchère militariste que nous avons vécu dans l’entre-deux-guerres.

Les difficultés techniques ne doivent pas non plus nous repousser, elles s’effaceront avec le temps. Le « lissage » de notre diplomatie, nécessitant des institutions fortes et démocratiques, se fera petit à petit, il faudra aussi trouver une réponse au droit de veto, français, à l’ONU, et la manière d’intégrer le Royaume-Uni si ce dernier souhaite y participer.

Il est bien temps de réagir. Fukuyama annonçait la fin de l’Histoire, mais elle n’a jamais cessé d’être modelée par nos choix, par les décisions des grandes puissances. L’Europe devrait se penser comme telle pour qu’elle puisse elle aussi façonner le sens de l’Histoire, pour qu’elle puisse y participer en mettant en avant ses valeurs.

Si tel n’est pas le cas, l’UE et ses Etats-membres seront déstabilisés par les soubresauts d’une Histoire qui reste le fruit de nos choix, et cela se fera au détriment de la paix, de la prospérité et de la sécurité de nos concitoyens.

La défense européenne, c’est l’avenir de notre continent. C’est avant tout un instrument de paix et de diplomatie, c’est aussi un instrument de protection, et c’est enfin, espérons ne pas en venir à là, un instrument de dissuasion. L’unité est notre avenir, ne manquons pas de la parachever lorsque l’Histoire nous en donne l’occasion, comme aujourd’hui.

Cartoon de Marian Kamensky, montant Jean-Claude Juncker devant Vladimir Poutine : "Ne t'inquiète pas Vladimir ! L'armée de l'Union Européenne n'est pas destinée à être envoyée tout de suite"