Changement de Premier ministre en Pologne : Morawiecki sera-t-il le Macron polonais ?

4 janvier 2018 – VoxEurop

Ancien banquier, jeune, longtemps non-encarté, censé pouvoir s’entendre avec Bruxelles… la liste des faux-semblants entre le nouveau Premier ministre polonais conservateur et le président français pro-européen est longue. Mais Mateusz Morawiecki ne risque pas d’enrayer l’escalade verbale entre Bruxelles et Varsovie, illustrée par l’enclenchement de la procédure d'infraction à l'Etat de droit par la Commission européenne.

C’était le 12 décembre. Mateusz Morawiecki ajustait encore une dernière fois sa cravate. Il était prêt…lui semblait-il. Prêt à faire son exposé de politique générale de futur Premier ministre. Mais il devait encore jeter un coup d’œil sur le Président. Le Président de la République ? Mais non, pardi. Le Président de Droit et Justice (PiS), le parti au pouvoir. Il s’appelle Jarosław Kaczyński. Et bien qu’il n’ait officiellement occupé aucune fonction en Pologne – si ce n’est celle de député – depuis 2007, date à laquelle il a dû démissionner après l’écrasante défaite de son parti face aux libéraux de la Plateforme civique (PO), c’est lui qui tire les ficelles dans le camp conservateur. Celui qui a remporté les élections en 2015. Il avait alors choisi une femme, Beata Szydło, pour diriger le gouvernement.

D’ailleurs, Mateusz Morawiecki s’est empressé de chanter les louanges de sa prédécesseur dès le début de son discours : "Pour commencer, j’aimerais remercier Madame la Première ministre Beata Szydło pour ses efforts déployés ces dernières années. Vous resterez à jamais le symbole de la solidarité polonaise qui a rendu la dignité à des millions de familles polonaises. Je vous remercie pour votre travail de titan, pour votre sensibilité et pour votre volonté infaillible de réparer la République de Pologne."

Voilà pour planter le décor. C’est à n’y plus rien comprendre. N’était-ce pas ce Morawiecki qui devait changer le cap de l’exécutif et remettre la Pologne sur les rails des bonnes relations avec l’Europe ? Gouvernement de continuation ou de rupture ? Explications.

Tout comme Emmanuel Macron, Mateusz Morawiecki n’a exercé sa première fonction politique – la même pour les deux étoiles montantes : ministre de l’Economie que deux ans avant de prendre la tête de l’exécutif. Les deux hommes ont certes été conseillers au plus haut niveau, d’ailleurs pour d’autres familles politiques que celles qui les ont portés au pouvoir (les socialistes pour Macron, les libéraux pour Morawiecki). Le Polonais avait préféré travailler dans la finance, tout comme son acolyte français. Il est même arrivé bien plus loin dans ce domaine : PDG de la BZ WBK entre 2007 et 2015, qu’il a hissé sur le podium des plus grandes banques du pays.

Morawiecki est jeune aussi, pour un Premier ministre – 49 ans. Forcément, vu qu’il est devenu PDG de banque à 39 ans, il était dans l’incapacité de faire aussi vite que le chef de file de la République en Marche pour prendre le pouvoir.

Certains prévoyaient que le nouveau Premier ministre enterrerait la hache de guerre avec l’Union européenne. En tant qu’ancien homme d’affaires, il comprend bien les enjeux de la coopération économique transfrontalière et le rôle qu’y joue l’intégration continentale. On pouvait s’attendre à ce qu’il convertisse le PiS à l’économie de marché à l’européenne, étant un ancien conseiller des libéraux. Sans oublier qu’il parle anglais et allemand (bien mieux que Macron !), ce qui lui facilite les discussions informelles dans les couloirs de Bruxelles.

De nombreux commentateurs estiment même que les tensions avec la Commission européenne représentaient l’une des raisons principales de l’éviction de Beata Szydło. Kaczyński, bien conscient du fait que le bras de fer avec l’UE a pris une ampleur démesurée, aurait fait le choix de Morawiecki pour apaiser les tensions entre Varsovie et son pourvoyeur de fonds européens. Comme le précise Gazeta Wyborcza, "Morawiecki venait souvent à Bruxelles en tant que ministre. Il était accueilli avec soulagement, étant bien mieux vu que [le ministre des affaires étrangères] Witold Waszczykowski ou [le ministre de l’Intérieur] Mariusz Błaszczak car il parlait et négociait ‘normalement’ avec la Commission européenne".

C’était sans compter sur le grand guide de la Révolution conservatrice Kaczyński. Bien qu’il laisse la main à Morawiecki sur les questions liées à l’économie – il voue une admiration sincère au Premier ministre pour sa connaissance de ce domaine – il garde son emprise sur les dossiers régaliens. Ainsi, à peine nommé, Morawiecki n’a eu d’autre choix que d’assumer la réforme très controversée du système judiciaire préparée par le gouvernement précédent, tout juste promulguée par le président après quelques mois en suspens. Elément assez symptomatique des mains liées du nouveau Premier ministre : il a hérité du gouvernement de Beata Szydło, sans avoir le droit de modifier sa composition d’un iota.

La réforme du système judiciaire, remettant en cause l’Etat de droit en Pologne selon la Commission, a eu comme conséquence directe l’enclenchement de l’article 7.1 du traité sur l’UE. Une décision pressentie quatre jours plus tôt, le 15 décembre, lors du premier sommet européen de Morawiecki. Il avait alors déclaré : "Nous voulons promouvoir le dialogue, mais nous souhaitons aussi réformer notre système judiciaire." Autrement dit : nous gardons le cap, quoi qu’en pense l’UE. "La première visite de Morawiecki, en qualité de Premier ministre, à Bruxelles n’a pas débouché sur une nouvelle ouverture. Le hasard du calendrier la faisant coïncider avec les changements dans le système judiciaire a empêché la diplomatie polonaise de raconter des salades sur un prétendu “dégel”. Mais le style de Morawiecki, plus conciliant que celui de Beata Szydło, pourra faciliter à l’avenir les contacts avec les politiques occidentaux¨" – commente Gazeta Wyborcza.

Morawiecki a accordé sa première interview télévisée, après sa nomination, à la chaîne extrémiste catholique TV Trwam, ce qui en soi montre vers quel électorat il souhaite se tourner. Mais le fond de son intervention illustre encore mieux qu’il s’en va en guerre contre l’Europe athée. Il y a annoncé notamment qu’il « rechristianisera[it] l’Europe. Nous devons le faire en tant qu’Etat membre de l’UE car dans de nombreux pays on ne chante plus de cantiques de Noël et les églises sont vides. C’est désolant ». En outre, il a évoqué dans cet entretien, mais aussi dans son discours de politique générale, sa volonté de corriger les injustices sociales, ce qui laisse présager, malgré son passé de banquier, un syncrétisme dans sa politique économique marquée par un interventionnisme poussé dans certains secteurs.

Avant même sa nomination au poste de Premier ministre, Morawiecki mettait en garde contre une "dépendance trop importante de la Pologne des capitaux étrangers", dixit l’ancien chef d’une filiale de la banque espagnole Santander.

Deux scénarios se profilent pour ces deux prochaines années qui nous séparent des élections législatives. Le premier suppose que Morawiecki reste le pantin de Kaczyński qui continuera à narguer l’UE avec ses réformes du système judiciaire – son dada, le musellement des médias et sa rhétorique anti-migrants. Dans ce cas-là, aucune option n’est à exclure, même celle du "Polexit".

Mais l’autre possibilité, c’est que le Premier ministre s’émancipe. Et avec un allié – non des moindres – le Président de la République Andrzej Duda. Celui-ci, lui aussi un ancien libéral, avait eu des velléités d’autonomie l’été dernier en opposant son veto à la première mouture des lois sur l’organisation du Conseil national de la magistrature et de la Cour Suprême. Il a été rapidement recadré et a dû se plier à la volonté du guide suprême.

Toutefois, si les deux têtes de l’exécutif s’opposent aux idées, parfois incongrues, de Jarosław Kaczyński, ils peuvent tenir bon. Tout porte à croire que Morawiecki choisira enfin son équipe en faisant des changements dans la composition du gouvernement en janvier. Le politologue Marek Ciesielszyk alerteDroit et Justice dans le quotidien conservateur Rzeczpospolita que "Mateusz Morawiecki semble être un bon Premier ministre pour la Pologne, mais il est très inconfortable pour le parti au pouvoir. La démission de Beata Szydło signifie probablement la fin de la marche victorieuse de Droit et Justice. Le PiS peut perdre le prochain scrutin non pas en raison de la force de l’opposition, en miettes, mais des frictions internes." En effet, le nouveau favori de Kaczyński ne fait pas l’unanimité dans le PiS. Personne ne bronche pour l’instant. Mais les nuages s’amoncellent au loin et pourraient se finir en tempête.

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