Référendum en Turquie : Le choix est entre plus ou moins d’autoritarisme

11 avril 2017
VoxEurop

Malgré la campagne menée tambour battant par le président Erdoğan, la victoire du “oui” dans la consultation du 16 avril sur le renforcement des pouvoirs présidentiels n’est pas acquise. Mais quel que soit le résultat, le régime continuera de renforcer sa mainmise et la désoccidentalisation du pays, estime Cengiz Aktar.

Il ne passe pas un jour sans que le président de la République de Turquie Recep Tayyip Erdoğan ne tance un politicien européen ou ne fasse la morale à une institution européenne. Les qualificatifs de “nazi”, “fasciste” sont répétés à profusion et rien n’indique que cela va s’apaiser. Les Européens, silencieux au départ, répondent avec plus ou moins de tact et de détermination. C’est qu’ils ne s’y attendaient guère !

De quoi s’agit-il au juste ? Est-ce, comme le pensent certains politiciens dont de nombreux Allemands, une tactique destinée à augmenter le nombre de “oui” au référendum du 16 avril prochain, avec une tension qui va retomber après cette consultation ? Ou s’agit-il de signes avant-coureurs d’une rupture plus profonde, plus stratégique ?

Dans une tribune au journal Le Monde, nous notions dès le lendemain de la tentative de coup d’Etat du 15 juillet dernier ceci :

après l’avortement du coup d’Etat militaire, la Turquie ne sera pas plus démocratique comme des déclarations de l’intérieur et de l’étranger le sous-entendent maladroitement. La balance politique turque n’oscille plus depuis longtemps entre la démocratie et la dictature mais entre deux modes opératoires dictatoriaux. En effet, le régime se sent à présent suffisamment renforcé pour imposer constitutionnellement le système présidentiel fort à la Poutine sans freins ni contre-pouvoirs. En cela, les militaires putschistes – quelles que soient leur appartenance, leurs motivations initiales et leurs intentions finales, ont offert sur un plateau à Erdoğan le régime présidentiel dont il rêve depuis 2010. Pour ‘le héros de la démocratie’ il s’agit dès à présent de lancer le processus de présidentialisation par référendum (ou par élections anticipées) qu’il est assuré de remporter. En déclarant ostensiblement le 15 juillet le Jour de la Démocratie, le pouvoir couronne sa nouvelle légitimité pour asseoir son pouvoir total.

La Turquie vit en état d’exception depuis les législatives du juin 2015, à l’issue desquelles Erdoğan a perdu sa majorité à la chambre pour former un gouvernement à lui seul et surtout depuis les événements de Gezi à Istanbul et les révélations de corruption en 2013. Le régime est atteint par l’usure du pouvoir, il se sent vulnérable et dans l’insécurité à l’intérieur, mais également à l’étranger tant les erreurs se sont accumulées sur pratiquement tous les dossiers. Le muselage de la presse, la répétition forcée des législatives en novembre 2015 à l’issue desquelles le parti d’Erdoğan a pourtant retrouvé sa majorité absolue, de nombreux attentats terroristes non éclairés à ce jour, une insécurité généralisée : rien n’a suffi pour satisfaire la quête d’un pouvoir total. Le coup d’Etat avorté est arrivé à point nommé pour asseoir ce pouvoir sans contre-pouvoirs et pour lancer une fuite en avant sur tous les plans.

Le référendum prévu pour le 16 avril permettra la constitutionnalisation de ce pouvoir fort si le “oui” l’emporte. Un amendement constitutionnel de 18 articles, bâclé, contenant de nombreuses contradictions avec la Constitution existante, ne correspondant à aucun principe constitutionnel connu de par le monde et donnant un pouvoir total au président de la république sera soumis à la consultation populaire. Tout, absolument tout, est légitime aux yeux du régime pour en faire sortir un “oui” massif. La crise avec l’Europe s’inscrit dans ce cadre, mais seulement dans un premier temps.

La rhétorique s’est en effet emballée depuis quelques semaines mais le malaise date de bien avant, en tout cas bien avant le coup d’Etat manqué. C’est que la Turquie candidate à l’adhésion n’est plus, depuis des années, conforme aux critères de la candidature. Elle a laissé tomber l’harmonisation de sa législation avec l’acquis communautaire depuis 2006, bousculée voire encouragée par des politiciens anti-turcs et anti-musulmans tels Sarkozy. Aujourd’hui, tous les Etats membres sont au fait de cet écart mais ferment complaisamment les yeux, dans le but de voir cette candidature pourrir. Et à la fin, celle-ci n’a non seulement pas fini par pourrir mais la Turquie d’Erdoğan s’est érigée au statut de second casse-tête aux frontières orientales du continent avec la Russie poutinienne.

Grâce à ce retournement, le régime s’est totalement "libéré” des critères et contraintes européens voire internationales. En plus des critères de l’Union, le pays est aux prises avec toutes les institutions du Conseil de l’Europe : la Commission de Venise qui donne une opinion négative de l’amendement constitutionnel et sur l’organisation de référendum tant que dure l’état d’urgence ; la Cour européenne des droits de l’Homme en passe d’être totalement submergée par les requêtes individuelles des citoyens de Turquie ; le Commissaire aux droits de l’Homme qui attire l’attention sur la torture et sur les grossières lacunes du système judiciaire ; enfin l’Assemblée parlementaire du Conseil va vraisemblablement renvoyer la Turquie au mécanisme de suivi pour cause de manquement aux valeurs démocratiques.

Les relations sont également tendues avec l’OSCE en matière de liberté de la presse et de l’organisation d’élections libres et justes. Avec l’ONU, la Turquie est renvoyée devant le Conseil de Sécurité pour refus de relâcher un juge international de nationalité turque avec immunité diplomatique. On dirait un Etat qui s’isole du système international et se fiche des conséquences de cet isolement. Mais ce n’est pas tout.

Avec la fin du contrat européen, le régime s’est senti pousser des ailes pour transformer non seulement le système politique mais également la société. Aujourd’hui les systèmes éducatif, militaire, judiciaire, économique, administratif et diplomatique du pays fonctionnent sur la base base d’une loyauté au régime islamiste, tout à l’opposé de ce que le pays a connu depuis fin 1999, date du début du processus européen. Au total, il existe un lien direct entre la faillite collectivement cooptée du processus européen de la Turquie et la radicalisation autoritaire et anti-occidentale du régime. La Turquie se désoccidentalise tout comme la Russie, fidèles tous les deux à une prédisposition antérieure aux réformes de Tanzimat et de Pierre le Grand respectivement.

C’est pourquoi la conviction de certains politiciens en Europe qui rêvassent de normalisation après le jour du referendum ou en cas de victoire du “non” n’a pas raison d’être. La tendance lourde de la Turquie sous la férule des islamistes reste la désoccidentalisation quel que soit le résultat du référendum. En cas de “oui”, le régime retrouvera une assise constitutionnelle. Mais dans le cas inverse, il continuera simplement dans sa ligne autoritaire avec le maintien de l’état d’urgence.

Dans les deux cas, il n’y aura aucune raison pour que son chemin anti-occidental soit dévié dans la mesure où les valeurs, normes, principes et standards européens seront toujours aux antipodes des valeurs, normes, principes et standards du régime en place. On sait par expérience que les régimes autoritaires ne se transforment jamais en démocratie d’eux-mêmes, surtout lorsqu’ils ont une assise populaire.

Reste la relation atlantique qui bat également de l’aile tout en donnant des frissons dans le dos aux Occidentaux qui voient venir le spectre de l’influence russe. Il s’agit aujourd’hui de la seule et unique qui reste entre la Turquie et l’Occident. Cette Turquie qui cherche à passer commande de systèmes antiaériens russes SS400, ostensiblement incompatibles avec l’arsenal de l’OTAN !

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