Lettre ouverte à l’homme le plus influent de Pologne : Monsieur Kaczyński, votre patriotisme est mal placé

6 avril 2017
VoxEurop

Beata Szydło et Jarosław Kaczyński.
Beata Szydło et Jarosław Kaczyński.

Début mars, les chefs d’Etat et de gouvernement ont voté à la quasi-unanimité pour la reconduction du mandat du président du Conseil européen Donald Tusk. Son propre pays, la Pologne, était le seul à avoir voté contre, sous la pression du chef du parti au pouvoir, Jarosław Kaczyński, qui a fait du patriotisme son étendard.

L’Europe est plongée dans les ténèbres ! Le Conseil européen est dirigé par un énergumène qui souhaite détruire le vieux continent et, avant tout, la Pologne. Comme nous l’explique le parti conservateur Droit et Justice (PiS) de Jarosław Kaczyński et de la Première ministre Beata Szydło, Donald Tusk est responsable de la fermeture de chantiers navals polonais, de la vagues “d’immigrés islamistes”, de l’ingérence de l’UE dans les affaires intérieures de la Pologne, des attentats et du Brexit. On en vient à se demander comment un seul homme peut être aussi puissant.

Heureusement, le PiS est venu à la rescousse de l’Union en proposant la candidature alternative de l’eurodéputé polonais Jacek Saryusz-Wolski. Un homme de qualité mais dépourvu de toute expérience gouvernementale. Il a beau avoir été secrétaire du Comité polonais de l’intégration européenne et président de la commission des affaires étrangères du Parlement européen, il n’a jamais été membre de l’exécutif. Il n’est donc pas étonnant que personne n’ait accepté la proposition de Varsovie. Beata Szydło, influencée par le président de son parti, n’a pas accepté les conclusions du sommet au cours duquel le mandat de Tusk a été prolongé. Selon elle, cela invalide le sommet.

Monsieur Kaczyński ! Donald Tusk, en tant que président du Conseil européen, a défendu les intérêts de son pays. Il s’est opposé à la position radicale de la Commission européenne qui réclamait des relocalisations massives de réfugiés et qui, surtout, voulait imposer de lourdes amendes aux Etats qui ne respecteraient pas leurs quotas.

Donald Tusk a œuvré en faveur du compromis sur les sanctions imposées à la Russie. Vous reconnaîtrez bien que la sécurité de la Pologne dépend de celle de l’Ukraine et que les mesures prises par l’UE montrent à Moscou qu’elle ne peut pas traiter son voisin occidental comme une extension de son territoire ?

Contrairement aux idées reçues, Donald Tusk a fait preuve de modération lorsqu’il s’est exprimé au sujet de la violation des règles de l’Etat de droit en Pologne. Il a martelé à maintes reprises qu’il croyait en la possibilité d’un consensus au sujet du Tribunal constitutionnel. Il a jugé que des sanctions contre la Pologne étaient peu vraisemblables.

Monsieur Kaczyński ! Donald Tusk à la tête du Conseil européen garantit que le point de vue de l’Europe centrale et orientale sera pris en compte au plus au niveau à l’échelle européenne. Il ne faut pas se voiler la face : les intérêts des Etats membres de l’UE sont contradictoires. Les pays de l’ancien bloc de l’Est considèrent Moscou comme une menace, alors que l’Europe de l’ouest est particulièrement sensible aux signaux inquiétant provenant du Proche-Orient. Le groupe de Visegrád tient plus à l’instauration d’une union énergétique, la vieille Europe veut quant à elle une politique climatique commune. Les puissances occidentales évoquent l’idée de l’Europe à deux vitesse, l’Europe centrale s’attache davantage aux fonds structurels et souligne l’importance de la solidarité européenne.

Les présidents du Parlement européen et de la Commission européenne ainsi que la haute représentante de l’Union sont issus de pays de l’Europe de l’Ouest. Donald Tusk est le seul homme politique occupant un poste clef dans l’UE représentant “le deuxième poumon de l’Europe”. A votre avis, qui parmi eux se fait l’écho des voix de l’Europe centrale ?

Monsieur Kaczyński ! En 2004, Bronisław Geremek, figure polonaise de l’opposition démocratique à l’époque communiste et ancien ministre des affaires étrangères, a été désigné candidat de l’Alliance des libéraux et des démocrates pour l’Europe au poste de président du Parlement européen. Tous les eurodéputés polonais ont alors soutenu sa candidature, y compris les représentants du PiS que l’on pourrait difficilement soupçonner d’avoir un penchant pour le libéralisme. Ils ont ainsi fait preuve de solidarité nationale. Cela n’avait alors pas suffit mais cinq ans plus tard un autre Polonais, Jerzy Buzek, a remporté cette élection. N’étiez vous pas fier du fait que votre concitoyen dirigeait l’institution composée de représentants de tous les Européens élus au suffrage universel ?

Il ne s’agit pas que de fierté mais également de prestige. Si le ressortissant d’un pays est à la tête d’une institution internationale, c’est que son pays jouit d’une position forte sur la scène internationale. Ce n’est pas un hasard si depuis 1978 le directeur du Fonds monétaire international est issu d’une des cinq premières puissances économiques européennes et le président de la Banque mondiale est un Américain.

Monsieur Kaczyński ! La mission de gouverner l’Europe a été confiée à Donald Tusk en des temps troubles. Le vieux continent est confronté à une crise économique (la Grèce a failli faire faillite en 2015), humanitaire (afflux d’un million de réfugiés) et politique (première sortie d’un Etat membre de l’Union). Malgré ces tempêtes, l’ancien premier ministre de la Pologne se débrouille plutôt bien. Les circonstances actuelles nécessitent une prise de décision rapide, c’est pourquoi Tusk a fortement écourté les délibérations. Les intérêts des Européens ne sont pas convergents, le président du Conseil s’efforce donc de trouver des compromis. Il fait preuve de discernement et de sang-froid, deux qualités dont a besoin l’Europe pour avancer lentement mais sûrement dans le monde tourmenté d’aujourd’hui.

Avoir confié les rênes du pouvoir au Donald polonais a été une bonne décision pour l’Europe. Et ce qui est bon pour l’Europe est bon pour la Pologne. Qu’est-ce qui va propulser l’économie polonaise, si ce n’est l’ensemble des fonds européens ? Qui va veiller au respect des droits des ressortissants polonais habitant au Royaume-Uni, si ce n’est les négociateurs européens du Brexit ?

Monsieur Kaczyński ! Contrairement à ce que vous pensez, ce n’est pas Jacek Saryusz-Wolski mais un homme politique de gauche, provenant d’un pays de l’Europe occidentale, qui aurait été désigné président du Conseil européen, si celui-ci n’avait pas décidé d’accorder à nouveau sa confiance à Donald Tusk. L’Union essaie de préserver deux équilibres en ce qui concerne la répartition des postes clés : le premier est d’ordre géographique, le second est de nature politique.

En 2007 par exemple, Jerzy Buzek, le président du Parlement européen représentant le Parti populaire européen issu d’un pays d’Europe central, a été remplacé par le Social-démocrate allemand Hans-Gert Pöttering. Écarter votre concitoyen du Conseil européen aurait donc conduit un socialiste à la tête de l’exécutif de l’UE. Ce socialiste, ô malheur, aurait été favorable au droit à l’avortement, aux droits des minorités sexuelles, à une hausse des impôts, à un affaiblissement des identités nationales et à une restriction du rôle de l’Eglise. Il me semble que ce n’est pas ce que Droit et Justice préconise ?

Monsieur Kaczyński ! Et si c’était vous qui vous portiez candidat à la présidence du Conseil européen dans deux an et demi ans ? Vous devriez juste parfaire votre anglais pour mieux le parler que feu votre frère jumeau, ancien président de la Pologne. En effet, même si celui-ci s’était jadis moqué des compétences linguistiques de Tusk,, il s’était étonné une fois que son interprète ait traduit “néerlandais” par “Dutch” et non “Netherland”.

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