Elections en Italie : Et si les Pro-européens dictaient l’agenda ?

Emma Bonino lors d'un meeting de +Europa.
Emma Bonino lors d'un meeting de +Europa.
26 février 2018 – Internazionale (Rome)

Aux législatives du 4 mars, à l’issue très incertaine, la liste +Europa, menée par l’ancienne commissaire européenne Emma Bonino, montre, comme l’avait fait En Marche en France, qu’il y a un espace pour les mouvements pro-européens et fédéralistes. Parviendra-t-elle à séduire des Italiens de plus en plus désenchantés vis-à-vis de l’UE ?

A l’automne dernier, alors que je travaillais à un article depuis la province, j’ai eu l’occasion de rencontrer un des experts chargés de redessiner les circonscriptions électorales en vue des législatives du 4 mars (nous ne connaissions pas à l’époque la date des élections) et sur la base d’une nouvelle loi électorale surnommée le “Rosatellum”, du nom du député qui en était à l’origine. “La seule certitude, c’est qu’il n’y aura pas de gagnant”, m’avait-il confié, anticipant ce que les sondages répètent depuis des semaines, à savoir que la fracture en trois pôles de la vie politique italienne, additionnée à une loi qui mélange systèmes majoritaire et proportionnelle, aboutira très probablement à ce qu’aucune coalition ne remporte une victoire nette.

L’histoire politique des démocraties occidentales nous apprend en réalité qu’on n’est jamais à l’abri d’une surprise électorale – comme Donald Trump, le Brexit ou Emmanuel Macron l’ont prouvé. On ne peut donc exclure a priori un résultat inattendu.

Mais de fait, ces élections italiennes ont avant tout un air de “scrutin de positionnement” ; certains observateurs vont jusqu’à les qualifier de vote inutile en attendant un deuxième round dans quelques mois ou un nouveau cycle politique avec une classe dirigeante moins usée.

Pourtant, ces dernières semaines, un élément semble émerger qui pourrait bouleverser la vie politique européenne. Il s’agit de la liste +Europa de l’ancienne commissaire européenne Emma Bonino, 70 ans, dont la portée va au-delà de la politique italienne, car elle pourrait renouveler la dialectique politique qui s’est imposée dans les démocraties européennes ces vingt dernières années.

C’est au cours de cette période en effet qu’ont pris leur essor les forces eurosceptiques, souvent ethno-nationalistes et xénophobes. Bien qu’elles ne soient pas parvenues à conquérir seules le pouvoir, elles ont profondément modifié le débat démocratique. En d’autres termes, elles ont dicté leur agenda aux formations modérées et imposé des sujets tels que l’identité, l’immigration, l’islam, au centre du débat public sous l’angle de la fermeture, de la peur, du repli.

Cela a été particulièrement vrai pour la droite française de Nicolas Sarkozy et François Fillon, aujourd’hui menée par Laurent Wauquiez et victime du chantage électoral du Front national. En Italie, on l’a vu dans le rapport entre le chef de la droite modérée, le sempiternel Silvio Berlusconi, et le chef de la Ligue du Nord, Matteo Salvini. Par ailleurs, les thématiques eurosceptiques et souverainistes se sont imposées à gauche aussi, et ont creusé leur sillon au sein des forces d’inspiration socio-démocrate.

De ce point de vue, la fracture qui scinde le Parti socialiste en France depuis 2005 est éclairante : à l’époque, par calcul électoral et sous la pression de la gauche radicale et souverainiste, plusieurs responsables du PS (Laurent Fabius en tête et, pendant un temps, Manuel Valls) s’étaient prononcés pour le “non” lors des débats autour du référendum sur le traité constitutionnel européen.

On peut également évoquer le moment où le chef du Parti démocrate italien (PD), Matteo Renzi, à la veille du référendum sur la réforme de la Constitution du 4 décembre 2016 (qu’il a perdu), avait décidé d’ôter les drapeaux européens lors d’une conférence de presse et attaqué la bureaucratie de Bruxelles dans l’espoir d’attirer les eurosceptiques – et cela, quelques semaines après avoir rendu hommage à Altiero Spinelli, un des pères fondateurs de l’Europe, sur l’île de Ventotene où il fut exilé par Mussolini. Peut-être qu’avec une composante de fédéralistes européens au sein de sa majorité et au Parlement, l’ancien président du Conseil sera t-il plus avisé de ne pas exploiter politiquement ces sujets.

Aujourd’hui, les partisans des Etats-Unis d’Europe représentent sans doute une minorité au sein de l’opinion publique. Mais, organisés et structurés autour d’une personnalité comme celle d’Emma Bonino, ils peuvent enfin contrecarrer la poussée eurosceptique et, à leur tour, dicter l’agenda politique. La présence au Parlement de groupes ouvertement fédéralistes comme +Europa ou Insieme, qui lui est apparenté, serait en mesure de faire sortir de l’ambiguïté les autres forces modérées, poussant celles de gauche comme de droite à se positionner et à choisir si elles veulent se ranger du côté des extrémistes ou bien de ceux qui pensent que les Etats Unis d’Europe sont aujourd’hui une des conditions essentielles pour que la politique soit en mesure d’affronter les défis de la modernité.

Ce n’est peut-être pas un hasard si le Parti démocratique, qui est né pro-européen (même si, lors de son congrès de fondation, en 2007, on avait oublié de mettre les drapeaux bleus étoilés sur l’estrade), a organisé en janvier dernier à Milan une manifestation intitulée “L’avenir, c’est les Etats-Unis d’Europe”. Sous la pression de +Europa, le PD revendique davantage d’Europe. Et si l’expérience italienne faisait école ? En démocratie, la politique est faite aussi de rapports de force. La pression de l’extrême droite le démontre, partout. Quand le jeu devient dur, les Européens doivent aussi entrer dans la mêlée.

Traduction : Luca Pauti

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