Technologies de l’information : Les femmes sont-elles écartées aussi du boom des nouvelles technologies ?

ENIAC, le premier ordinateur, à l'Université de Pennsylvanie, en 1946.
ENIAC, le premier ordinateur, à l'Université de Pennsylvanie, en 1946.

L’impact positif sur la ségrégation des genres sur le marché du travail, qu’on peut escompter grâce aux créations d’emplois dans les TIC, est incertain si l’on ne remédie pas aux tendances actuelles.

En plein développement, le secteur des TIC est un domaine prometteur, porteur d’emplois et fortement lié à l’innovation. Néanmoins, il est entaché par une dynamique et une ségrégation sexistes, tout comme la plupart des autres secteurs.

Les raisons de cet état de fait reposent sur des préjugés culturels incontestables – selon une étude récente, les modifications de codes proposées par des femmes sontacceptées plus fréquemment par les responsables de référentiels, mais uniquement si le sexe de l’auteur n’est pas divulgué. Le déséquilibre entre les sexes dans ce secteur commence dès la scolarité et a un impact sur le marché du travail.

Les TIC : un secteur en plein essor qui marginalise les femmes

L’emploi dans les TIC (1) est en pleine croissance dans l’UE à l’heure où la numérisation se diffuse dans toutes les branches et redessine le monde du travail. Ce secteur regroupe une large palette de compétences, dont des profils de professionnels aussi divers que les analystes système, les développeurs de logiciels, les ingénieurs en télécommunications, les commerciaux TIC, les graphistes et les concepteurs multimédias.

Les spécialistes de cette filière qui a le vent en poupe sont particulièrement demandés, la croissance de l’emploi y est 8 fois plus élevée que dans les autres secteurs dans l’UE, selon Eurostat. Les entreprises dans tous les pays européens font état de difficultés à embaucher des spécialistes des TIC, en particulier en République tchèque, en Slovénie, au Luxembourg, en Autriche, en Belgique et en Estonie, comme le montrent les dernièresstatistiques d’Eurostat sur les postes difficiles à pourvoir. En conséquence, il faut s’attendre à undéficit de 500 000 spécialistes TIC en Europe d’ici 2020.

Mais jusqu’ici le secteur des TIC a été marqué par une importante ségrégation entre les sexes, moins de deux salariés sur dix étant des femmes, quel que soit le poste. La discrimination est particulièrement frappante dans les postes à responsabilité : le graphique ci-dessous dévoile la part des femmes employées comme spécialistes TIC dans les pays européens. Les spécialistes TIC sont des salariés capables de développer, exploiter et entretenir des systèmes des TIC et pour lesquels ces tâches correspondent à la partie principale du travail – désignant ainsi des postes à forte responsabilité par rapport aux techniciens des TIC.

Il n’y a qu’en Roumanie et en Bulgarie où les femmes constituent plus d’un quart de ces professionnels recherchés.

Les données semblent un peu moins alarmantes si l’on tient compte du taux d’emploi général dans le secteur. Si l’on inclut les postes intermédiaires et moins qualifiés (techniciens des TIC, en violet dans le graphique ci-dessous), la répartition des sexes est plus équilibrée, en particulier dans les nouveaux Etats membres.

Mais les femmes n’ont pas toujours absente de ce secteur. En France et aux Etats-Unis tout  particulièrement, la proportion de femmes était bien plus élevée dans les années 70 et 80. On peut l’expliquer par le fait qu’à l’époque, la plupart de ces emplois étaient considérés comme peu ambitieux et administratifs. Avec l’avènement de l’industrie du PC et le développement d’Internet, le statut des postes des TIC s’est transformé, de même que l’image non genrée du technicien informatique : « Les postes de saisies de données et analyse peu qualifiés ont été progressivement délocalisés ou automatisés »,explique l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes (EIGE) dans son dernier rapport, « alors que le statut plus élevé des nouvelles professions a attiré davantage d’hommes ».

De nos jours, la figure du « geek » ou « hacker » est fortement associée à la masculinité. D’après l’EIGE, trois facteurs principaux expliquent la faible part des femmes : « leur moindre intérêt et niveau de qualifications dans ce domaine, les carrières TIC favorisant les hommes, les facteurs culturels renforçant l’association entre le secteur et la masculinité ».

L’impact positif sur la ségrégation des genres sur le marché du travail, qu’on peut escompter grâce aux créations d’emploi dans les TIC, est incertain si l’on ne remédie pas aux tendances actuelles. Le secteur est considéré comme un chantier politique clé pour l’UE, car il est essentiel pour la croissance économique et le développement d’une économie basée sur la connaissance. Son importance stratégique et sa croissance prometteuse ont encouragé récemment la Commissaire européenne au numérique Mariya Gabriel àannoncer des mesures qui seront mises en œuvre au cours des deux prochaines années pour faciliter la participation des femmes au secteur numérique en promouvant leurs qualifications, l’enseignement supérieur dans les domaines liés aux TIC et les startups.   

La ségrégation entre les sexes sur le marché du travail réduit les choix éducatifs et de vie, alimente l’écart salarial et perpétue les stéréotypes dans un cercle vicieux sans fin. Comment peut-on surmonter cette ségrégation professionnelle sur le marché du travail ?

Dans les TIC également l’écart salarial commence par l’éducation

L’écart salarial dans le secteur numérique devrait nous préoccuper, car l’Europe s’attend à subir un déficit important de qualifications numériques d’ici 2020 : malgré la demande grandissante de spécialistes TIC et de profils numériques, le pourcentage d’Européens ayant une formation liée aux TIC est en baisse. Alors que c’est une tendance commune pour les deux sexes, de moins en moins de femmes décrochent des postes et des diplômes liés aux TIC.

D’après l’EIGE, les hommes sont quatre fois plus nombreux à avoir une formation liée aux TIC que les femmes et la situation n’est pas prête à s’améliorer, étant donné le part des femmes parmi les diplômés en TIC en 2016, comme on peut le voir sur le graphique ci-dessous.

Une autre forme de discrimination mise en lumière par l’EIGE : « dans la plupart des Etats membres, les femmes aux postes TIC ont tendance à faire plus d’études. Dans l’UE, 73% des femmes et 66% des hommes travaillant dans les TIC ont un diplôme du supérieur. » Les femmes ont toujours besoin de plus de qualifications pour être acceptées dans le milieu.

Cela s’inscrit dans une tendance plus large de choix éducatifs qui pourraient renforcer l’écart salarial : seul un tiers des diplômés en STEM (Science, Technologie, Ingénierie et Maths) sont de sexe féminin. L’aspiration à embrasser une certaine carrière professionnelle commence à se former dès le plus jeune âge – « les filles et les garçons étant déjà exposés au monde de la ségrégation au travail en raison des préjugés de genre dans les cursus scolaires et des effectifs très féminisés du corps enseignant », explique l’EIGE. Les données de l’OCDE, collectées dans le cadre du test PISA, montre que les attentes en termes de carrière prennent forme à un stade très précoce :

La confiance en soi se construit également au début de la vie et l’élimination des différences entre les filles et les garçons en matière de nouvelles technologies devrait devenir une priorité. Par exemple, l’EIGE souligne que « les filles et les garçons ont différents niveaux de confiance et de compétences en ce qui concerne l’utilisation des appareils numériques à l’âge de 15 ans (…). La plupart des garçons commencent à résoudre eux-mêmes un problème avec un appareil électrique et ils se sentent plus à l’aise quand il s’agit d’utiliser du matériel numérique qu’ils connaissent moins bien. »

Une chance pour les femmes et pour l’économie dans son ensemble

Sachant que la qualité du temps de travail a le plus d’effets sur l’équilibre travail-famille (comme on peut le voir dans la dernièreenquête d’Eurofound), les femmes pourraient profiter grandement d’une carrière dans un secteur où les conditions de travail sont plus flexibles et l’environnement social plus favorable. Les TIC, en tant que secteur où les salaires sont très élevés, pourraient être un outil de réduction de l’écart salarial – un nombre plus important de femmes à des postes liés aux technologies de l’information et de la communication y contribuerait.

L’EIGE estime qu’encourager plus de femmes à se lancer dans des carrières du secteur STEM « permettrait de relancer l’économie, de créer des emplois (1,2 million d’ici 2050) et d’augmenter le PIB sur le long terme (820 milliards d’ici 2050) ».

De nombreuses mesures peuvent être prises au niveau politique et en ce qui concerne les préjugés culturels pour que cette croissance spécifique au secteur puisse avoir un impact positif sur l’emploi des femmes. La Bulgarie est par exemple le pays où les femmes représentent le plus fort pourcentage de professionnelles des nouvelles technologies (35%), en raison d’une combinaison de politiques gouvernementales et d’initiatives locales menées par des femmes dans ce secteur. Les ONG dont l’objectif est de réduire la discrimination des femmes dans les TIC et les STEM peuvent également jouer un rôle important. En Allemagne, la part des femmes dans les professions TIC est en hausse ces dernières années – davantage que dans d’autres pays – grâce à l’activité d’acteurs de la filière comme leKompetenzzentrum Technik-Diversity, qui permet aux mondes de l’éducation et de l’emploi de s’interpénétrer. Ces cas de figure suggèrent que les politiques publiques, combinées de manière judicieuse à des initiatives citoyennes et à l’engagement d’associations locales, pourraient constituer une clef permettant de mettre les TIC à l’abri de la dynamique sexiste qui touche malheureusement trop de secteurs.

(1)   D’après l’OCDE, l’emploi TIC est défini comme regroupant les effectifs travaillant dans le secteur des Technologies de l’Information et de la Communication. Cet indice désigne sa part dans l’emploi du secteur privé.     

Traduction : Frédéric Schneider

Cet article est publié en partenariat avec The European Data Journalism Network.

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