Italie : Le pays où la vérité n’est jamais claire

6 octobre 2011
The Guardian Londres

"La justice est la même pour tous". Cette phrase campe dans toutes les salles d'audience des tribunaux italiens.
"La justice est la même pour tous". Cette phrase campe dans toutes les salles d'audience des tribunaux italiens.

L’affaire Amanda Knox révèle au grand jour certains des multiples manquements de la justice italienne : avec elle, rien n’est jamais gravé dans le marbre, note l'écrivain britannique Tobias Jones, auteur du "Coeur obscur de l'Italie".

Amanda Knox et Raffaele Sollecito, condamnés pour le meurtre de Meredith Kercher en 2007, ont gagné en appel. Mais si beaucoup remettaient en question le premier verdict, ils seront tout aussi nombreux à éprouver des sentiments mitigés à l’égard du second. La justice italienne est affligée de bien des tares. En particulier, elle n’aboutit jamais à des certitudes absolues. En règle générale, il est toujours possible de faire appel, puis de se pourvoir en cassation. Autrement dit, pour l’opinion publique, le score est de un partout.

Il en a toujours été ainsi. Pas une seule des grandes affaires criminelles n’a donné le sentiment au pays qu’enfin, justice avait été faite : l’assassinat du poète et réalisateur Pier Paolo Pasolini (1975), le crash d’Ustica (1980, 81 morts), l’attentat de la gare de Bologne (1980, 85 morts), l’attentat de la Piazza Fontana (1969, 17 morts), les meurtres commis par le Monstre de Florence (1968-1985, 16 morts), l’assassinat du commissaire de police Luigi Calabresi (1972), le "caso Cogne" (un enfant de trois ans tué chez lui en 2002) … aucune n’a été résolue de façon convaincante et satisfaisante. Au lieu de cela, le pays semble divisé entre innocentisti et colpevolisti (les partisans de l’innocence ou de la culpabilité des inculpés) et des débats acharnés font rage pendant des années.

Chacun y va de sa théorie

Le côté "Foxy Knoxy", le fait que Knox ait été séduisante et qu’elle aurait mené une vie dissolue, ne suffit pas à expliquer l’intérêt des médias pour son procès. Pas plus que le caractère cosmopolite du crime, le fait que la victime ait été étrangère, tout comme son assassin présumé. Ce qu’il y a d’attirant, si l’on peut user d’un tel terme, dans cette affaire, c’est que le doute planait autant sur les arguments de l’accusation que sur ceux de la défense. L’Italie est coupée en deux. Autrement dit, l’affaire se prêtait idéalement au cirque médiatique, au débat et à la déconstruction. Au dernier recensement, elle avait déjà suscité onze livres et un film.

Si la dietrologia (littéralement, l’"étude de ce qui se cache derrière", les théories du complot) constitue un passe-temps national, c’est précisément parce que les verdicts des tribunaux ne convainquent pas. De ce fait, le moindre journaliste, le moindre magistrat, le moindre pilier de bar se sent autorisé à y aller de sa théorie.

Résultat : quiconque ayant une imagination un peu féconde cherche à expliquer la vérité qui se cache derrière le mystère, vérité qui finit, inévitablement, par se retrouver enfouie plus profondément encore sous des couches et des couches d’explications frénétiques. Les médias jouent un rôle essentiel dans l’alimentation de cette frénésie : nulle part ailleurs les cronache nere ("chroniques noires", faits divers sanglants) n’occupent autant de place dans les journaux télévisés du soir. Il y a toujours une affaire en cours.

Des histoires sans fin, un plaisir subtil

Entre 2005 et 2010, les sept chaînes nationales ont diffusé, dans leurs seuls journaux du soir, 941 reportages sur le meurtre de Meredith Kercher à Pérouse, 759 sur le meurtre à Garlasco [2007], 538 sur celui du petit Tommaso Onofri [2006] et 508 sur l’affaire de Cogne. Il n’est pas rare, l’après-midi, que les émissions de plateau traitent elles aussi pendant des heures des tenants et des aboutissants de ces affaires, alternant interventions d’experts et courts reportages sur place.

Et comme ces affaires rebondissent souvent de procès en procès, ce sont autant d’histoires sans fin qui permettent aux conjectures et au spectacle de se poursuivre à l’infini. Comme l’écrivait récemment un journaliste dans La Repubblica, si ces affaires sont tant suivies, c’est parce qu’elles "angoissent et rassurent tout à la fois. Elles viennent nous frôler, mais ce sont d’autres que nous qu’elles frappent. C’est comme se pencher au bord d’un précipice, et faire un pas en arrière au dernier moment. Vous êtes pris de vertige. L’angoisse vous étreint. Mais vous êtes soulagé aussi. C’est un plaisir subtil."

Mais des raisons plus pragmatiques expliquent aussi l’inefficacité de la justice italienne. Il s’agit notamment d’un problème de méritocratie : dans un pays où les nominations sont invariablement dictées par le népotisme plus que par les compétences, il est sans doute inévitable que toute enquête ait des lacunes - des lacunes que tout avocat un tant soit peu compétent sait identifier.

Les procès équitables tiennent souvent de l’impossible puisqu’il n’y a pas de jury (en tout cas pas au sens que nous donnons à ce mot), et que le secret de l’instruction est un concept ignoré : les détails les plus croustillants sont toujours révélés à la presse longtemps avant que ne s’ouvre le procès. La justice italienne, personne n’en doute, a cruellement besoin d’être réformée. Le hic, c’est que l’homme qui cherche le plus désespérément à réformer le système judiciaire est aussi celui qui cherche le plus à lui échapper.

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