Grèce : Pas d’austérité pour l’armée

11 janvier 2012
Die Zeit Hambourg

Des officiers de l'armée grecque sur le tarmac de l'aéroport militaire de Tanagra, à quelque 100 kms au nord d'Athènes.
Des officiers de l'armée grecque sur le tarmac de l'aéroport militaire de Tanagra, à quelque 100 kms au nord d'Athènes.

Frégates, blindés, chasseurs-bombardiers et sous-marins… Alors que les citoyens se serrent la ceinture, la Défense échappe aux coupes budgétaires. A la grande satisfaction des Etats fournisseurs — Allemagne et France en tête. Extraits.

L’homme a en tête la liste des courses du ministère grec de la Défense : près de 60 avions de combat de type Eurofighter, pour peut-être 3,9 milliards d’euros. Des frégates françaises pour plus de 4 milliards, des patrouilleurs pour 400 millions ; et la modernisation nécessaire de la flotte hellène existante coûterait à peu près autant.

A cela s’ajoutent les munitions pour les chars lourds Leopard, et il faut aussi remplacer deux hélicoptères Apache de fabrication américaine. Ah oui, et ça serait bien aussi de s’acheter des sous-marins allemands, pour un montant total de 2 milliards d’euros. Ce que débite notre homme dans un café d’Athènes a l’air absurde, mais il a ses entrées au ministère grec de la Défense. Un Etat au bord de la faillite, qui ne tient que parce qu’il est soutenu à coups de milliards par l’Union Européenne, veut procéder à un achat massif d’armements ?

L'Allemagne, principal bénéficiaire

On voit souvent notre interlocuteur sur les photos, à côté du ministre [de la Défense] ou de généraux ; il leur téléphone régulièrement, il sait donc de quoi il parle. Même lui estime que ces achats ne sont pas envisageables pour l’instant. Mais cela pourrait changer très vite, précise-t-il : "Si, en mars, la Grèce obtient le paiement de la prochaine tranche d’aide financière, qui devrait dépasser les 80 milliards d’euros, il est tout à fait possible que de nouveaux contrats d’armements soient conclus." Tout bonnement incroyable. Au printemps, nous saurons si la Grèce se maintient dans la zone euro ou si elle revient à la drachme. Le matin même où ces secrets nous sont dévoilés dans le café, les médecins athéniens ne traitent plus que les urgences, les chauffeurs de bus sont en grève, les écoles sont toujours à court de manuels et des milliers de fonctionnaires manifestent contre leur licenciement programmé.

Le gouvernement grec annonce un nouveau train de mesures de rigueur qui n’épargnera presque pas un seul citoyen du pays. A moins qu’il ne travaille dans l’armée ou dans l’industrie de l’armement, deux secteurs qui donnent l’impression d’avoir réchappé presque sans dommages de toutes les campagnes d’austérité. En 2010, le budget grec de l’armement représentait environ 7 milliards d’euros. Soit plus de 3 % du PIB, un chiffre qui, au sein de l’OTAN, n’est dépassé que par les Etats-Unis. Certes, en 2011, le ministère de la Défense a réduit les nouvelles acquisitions de matériel de 500 millions d’euros. Mais cela n’aurait d’autre effet que d’augmenter les besoins futurs, d’après un spécialiste de la question.

Parmi les partenaires de la Grèce au sein de l’UE, rares sont ceux qui s’expriment ouvertement en faveur d’un arrêt net et durable des projets militaires d’Athènes. Comme Daniel Cohn-Bendit, chef de file des verts au Parlement européen, qui pense que les hésitations européennes dissimulent de solides intérêts économiques. Or, le principal bénéficiaire de la politique grecque de l’armement serait justement le grand argentier de l’Union, l’Allemagne. D’après le Rapport sur les exportations d’armement de 2010, qui vient d’être publié, la Grèce est, après le Portugal –  un autre pays proche de la faillite – , le plus grand acheteur d’équipements allemands.

Des journaux espagnols et grecs ont même répandu la rumeur qu’Angela Merkel et Nicolas Sarkozy, encore à la fin du mois d’octobre, avaient invité en marge d’un sommet le Premier ministre de l’époque Georges Papandréou à honorer des contrats d’armements existants, voire à en conclure de nouveaux. Cela est-il conciliable ? Absolument pas, constate Hilmar Linnenkamp, un analyste du secteur : “Il était complètement irresponsable, au beau milieu de la grave crise économique que connaît la Grèce, ne serait-ce que d’évoquer la question des Eurofighter” [la Grèce a commandé 90 de ces appareils en 1999].

Mais il ne s’agit pas que de ces avions de combat. D’après le dernier rapport sur les exportations d’armement, en 2010, la Grèce aurait très exactement importé d’Allemagne 223 obusiers autotractés et un sous-marin. Montant total de la commande : 403 millions d’euros. Ces équipements ont joué un rôle considérable dans l’explosion de la dette publique d’Athènes.

L'armée grecque : synonyme d'emplois et de sécurité

Dimitris Droutsas est l’un des rares Grecs à s’exprimer ouvertement à propos de ces chiffres. Jusqu’en juin 2011, il occupait les fonctions de ministre des Affaires étrangères. "Si nous avons autant dépensé pour notre défense, ce n’est pas parce que ça nous amusait," explique-t-il.

Il faut garantir la sécurité des frontières du pays face aux courants migratoires venus d’Afrique du Nord et d’Asie, et les tensions avec la Turquie seraient presque quotidiennes. "En tant que ministre des Affaires étrangères, l’après-midi, je recevais un bulletin du ministère de la Défense dressant la liste des violations de notre espace aérien par les Turcs." De plus, la Grèce a suivi avec inquiétude l’accroissement des activités de la marine turque en Mer Egée, et a vécu, il y a plus de 35 ans "l’invasion turque" de Chypre. Les autorités grecques n’ont pas à redouter de résistance de la part de leur population. Pour les gens, l’armée est synonyme de sécurité – et d’emplois. C’est énorme, dans un pays dépourvu de véritable industrie nationale. Les entreprises allemandes de l’armement l’ont compris depuis longtemps, et sont étroitement liées à leurs homologues hellènes. Du reste, les pressions de l’extérieur pour mettre fin à cette escalade militaire se font attendre. Conséquence : dans les mesures d’économie supervisées par une troïka d’experts du Fonds monétaire international, de la Banque centrale européenne et de la Commission européenne, le budget de la Défense est à peine pris en compte.

Déjà, en 2010, il avait été préconisé de ne réduire le budget des acquisitions que de 0,2 % du PIB, soit 457 millions d’euros. Ce qui peut paraître beaucoup, mais il était proposé dans le même document que les prestations sociales soient elles dégraissées d’1,8 milliard d’euros. En 2011, la Commission européenne a certes recommandé “des réductions des dépenses militaires”, mais jusqu’à présent, il n’y a rien eu de plus concret. Le Parlement d’Athènes a été prompt à tirer parti de cette liberté. Dans le budget prévisionnel de 2012, il est envisagé de rétrécir de 9 % supplémentaires les prestations sociales, soit d’environ 2 milliards d’euros.

Les contributions à l’OTAN, elles, devraient augmenter de 50 % pour atteindre les 60 millions, tandis que les dépenses courantes inscrites dans le budget de la Défense progresseraient de 200 millions, arrivant de fait à 1,3 milliard : une hausse de 18,2 %.

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