Slovaquie : Le gorille qui détruit le système

1 février 2012
Respekt Prague

Bratislava, le 27 janvier. Manifestation contre le scandale Gorila.
Bratislava, le 27 janvier. Manifestation contre le scandale Gorila.

Explosif et mystérieux, un dossier nommé Gorila rassemble les preuves de la corruption de l’élite politique et économique slovaque. A deux mois des législatives anticipées, à qui profitent ces révélations ?

Le dossier, baptisé du nom de code Gorila par un expert anonyme des Services de renseignement slovaques (SIS), révèle au grand jour les rapports existant entre le groupe financier Penta et des responsables politiques dans les années 2005-2006, sous le gouvernement de droite de Mikuláš Dzurinda.

Il a été constitué à partir d’écoutes téléphoniques effectuées dans un appartement, théâtre d’une conspiration, dans lequel le représentant de Penta, Jaroslav Haščák, y a notamment rencontré à plusieurs reprises Jirko Malchárek, ministre de l’Economie de l’époque, et Anna Bubeníková, l’ex-directrice du Fonds du patrimoine national.

Toute l’affaire repose sur la retranscription de ces enregistrements. Il y est fait état des montants, des millions de couronnes, qui doivent être versées à tel ou tel responsable politique ou parti pour la privatisation d’entreprises, notamment dans le domaine de l’énergie et des transports.

Le scandale ouvre un conflit générationnel

Le document Gorila est comme une fenêtre ouverte sur les entrailles de la politique slovaque, qui peut conduire chacun à la conclusion qu’elle n’est que le valet d’hommes d’affaires qui attribuent des tâches aux responsables politiques en leur versant en échange des récompenses. C’est une plongée au cœur du “capitalisme mafieux” que chacun connaît, mais dont peu ont une image concrète.

L’authenticité du dossier, ou au moins d’une partie, est corroborée par le nombre toujours croissant d’informations publiées, même si Penta affirme qu’il ne s’agit que d’un tissu de mensonges et exige, en menaçant de déposer plainte, que soit retiré le dossier de tous les sites Internet  d’où il est porté à la connaissance du public.

Mais le 11 janvier, le gouvernement sortant d’Iveta Radičová a révoqué Bubeníková, admettant ainsi de fait qu’elle prenait le dossier très au sérieux. Le Premier ministre en a même trouvé une version dans les archives du gouvernement.

Si la police réussit à percer à jour le système de pots-de-vin et de blanchiment d’argent mis en place, la scène politique slovaque s’en trouvera tant ébranlée qu’aucune pierre de l’édifice ne sera épargnée.

C’est une des raisons évidentes pour lesquelles l’enquête n’a jusqu’à présent donné aucun résultat, bien que la police ait eu le dossier entre les mains une première fois en 2006, alors que les écoutes téléphoniques étaient toute récentes, puis 3 ans plus tard. Elle l’a ensuite supprimé. Mais la situation était alors totalement différente, car à cette époque l’opinion publique n’était pas informée de l’existence de ce dossier.

Aujourd’hui, le Premier ministre Iveta Radičová a demandé au président Ivan Gašparovič que les services de renseignement lèvent le secret sur cette affaire, tandis que le ministre de l’Intérieur, Daniel Lipšič, exhorte l’opinion publique à faire preuve de vigilance à l’endroit des responsables politiques qui voudraient retarder l’enquête ou la mettre sous le tapis.

Le débat public autour de ce scandale a déjà fortement secoué la scène politique slovaque. Et il est très vraisemblable que l’affaire aura un impact sur les résultats des élections anticipées [le 10 mars].

De tous les partis, c’est très certainement le SDKÚ [centre-droit], dont les noms des dirigeants, Mikuláš Dzurinda et Ivan Mikloš, sont très souvent cités dans des circonstances peu flatteuses, qui devrait être le plus sévèrement sanctionné.

Les autres partis s’efforcent, à des degrés divers, d’exprimer leur indignation et de convaincre l’opinion que, cette fois-ci, ils prennent la lutte contre la corruption au sérieux. Deux nouvelles formations politiques de droite, en particulier, tirent bénéfice de ce scandale, car leurs dirigeants n’étaient pas encore entrés en politique en 2006.

Il s’agit de Liberté et Solidarité (SaS), dirigé par Richard Sulík, et du parti Les gens ordinaires, qui compte très peu de membres et présente sur sa liste quelques célébrités qui sont avant tout de tendance conservatrice.

Le scandale Gorila ouvre un conflit générationnel latent, avec une jeune génération, majoritairement de droite, qui attendait son heure depuis longtemps. SaS est soupçonné d’être à l’origine de la publication sur Internet du dossier qui pendant des années à circulé dans les milieux d’affaires et politiques.

Tous les acteurs éclaboussés

Ce qui donne son caractère particulier à toute cette affaire, que plus personne ne contrôle, est le fait que pratiquement aucun acteur n’en sort sans être éclaboussé. Ni même les médias, qui étrillent aujourd’hui les responsables politiques mis en cause.

Il est en effet avéré que dès 2009 le dossier a circulé au sein des rédactions de quelques journaux orientés à droite, sans qu’aucun n’y ait sérieusement prêté attention. Le journaliste slovaque d’origine canadienne, Tom Nicholson, qui l’avait étudié en profondeur, avait fait le tour de ces rédactions, pour les persuader de publier ce qu’il y avait découvert. En vain.

Il convient tout de même de préciser que la situation des médias slovaques n’est pas facile. Très souvent, sur la base d’une plainte d’un responsable politique ou d’un homme d’affaires, les tribunaux de leur pays – contrairement à leurs homologues tchèques – les condamnent à une amende élevée, pour une inexactitude mineure figurant dans un article d’investigation qui, hormis cela, est absolument irréprochable.

Le dossier Gorila est particulièrement précieux en raison de la nature explosive de ces rapports, qui nous brossent le portrait de tout un système corrompu. Seule une volonté politique, très tardive et émanant en particulier du SaS, a permis de laisser le champ libre aux journalistes.

Leur prudence initiale, peut-être leur lâcheté, s’inscrit elle-même parfaitement dans le cadre de cette histoire d’un pays dominé par un cartel composé de responsables politiques, d’hommes d’affaires et de l’institution judiciaire. Mais tout cela peut changer avec l’organisation d’un large débat public.

Le risque d'une dérive autocratique

Il est encore trop tôt pour avoir une idée de l’impact qu’aura le dossier Gorila sur les élections. Mais  on peut dire qu’une chose, au moins, est sûre : le thème-clé du rapport à l’Europe a été chassé de la campagne préélectorale.

Depuis la chute du gouvernement d’Iveta Radičová a émergé une alliance des partis pro-européens transcendant le spectre politique (du parti de gauche Smer de Robert Fico à certains partis traditionnels de droite).

Mais aujourd’hui, une nouvelle étiquette désigne cette alliance. Sulík l’appelle la "coalition du gorille", signifiant par là qu’elle est une alliance de vieilles structures corrompues. La nouvelle génération politique d’opposition est constituée de partis de droite, très anti-européens et inclinant fortement au populisme.

Le précédent de la Pologne, avec "l’affaire Rywin", un immense scandale de corruption qui a balayé l’élite politique de l’époque et a permis aux frères Kaczyński de prendre le pouvoir, ou encore celui de la Hongrie, où la publication de l’enregistrement d’une déclaration du Premier ministre de gauche de l’époque, Ferenc Gyurcsány, dans laquelle il avait dit ces mots "nous avons menti du matin au soir" ont porté au pouvoir Viktor Orbán, ne sont pas très encourageants.

Dans les deux cas, la politique anti-corruption des nouveaux dirigeants a rapidement dégénéré en postures autocratiques.

Traduction : Pierre-Laurent Cosset

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