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Débat : Crise financière : juger les responsables ?

6 mars 2012
El País Madrid

L’ancien Premier ministre islandais Geir Haarde (au centre), avec son avocat (à gauche) au tribunal de Reykjavik, le 5 mars 2012.
L’ancien Premier ministre islandais Geir Haarde (au centre), avec son avocat (à gauche) au tribunal de Reykjavik, le 5 mars 2012.

Le procès de l'ancien Premier ministre islandais s’est ouvert le 5 mars. Geir Haarde est accusé de ne pas avoir su répondre à la crise financière qui frappé son pays en 2008. Faut-il suivre cet exemple dans d’autres pays ? El País a posé la question à plusieurs experts et journalistes.

L'ancien premier ministre islandais Geir H. Haarde comparait devant un tribunal spécial pour “grande négligence” dans le désastre financier de 2008. La crise s'est traduite en Islande par la faillite de trois banques, la suspension du remboursement de sa dette à l'étranger, la chute de la monnaie et une augmentation du chômage qui a atteint 10 %. Les gouvernements européens avaient-ils été alertés préalablement de la crise ? Quelle part de responsabilité incombe aux banques ? La justice doit-elle se montrer plus ferme à l'égard des acteurs politiques et des banquiers ?

Kattya Cascante, analyste de la Fundación Alternativas, proche du Parti socialiste espagnol

Pour demander des comptes aux politiques, il convient de pouvoir analyser l'efficacité des actions entreprises, mais aussi de comprendre pourquoi certains objectifs ont été choisis au détriment d'autres. En démocratie, le gouvernement a des obligations. Quant au parlement, il doit réaliser une véritable surveillance du contenu des décisions politiques et avoir accès à l'information nécessaire. Cette information, liée à l'impératif de transparence, devrait renforcer la confiance dans les institutions et augmenter le niveau d'exigence auprès des institutions publiques. Malheureusement, elle fait cruellement défaut dans tous les systèmes politiques.

Jordi Vaquer, directeur du groupe de réflexion en politique internationale CIDOB, à Barcelone

C'est une certitude : une fois leur immunité levée, les hommes politiques qui se sont placés dans l'illégalité doivent être traduits en justice. Mais cette obligation de rendre des comptes, pour des politiques, doit se faire avant tout par des mécanismes politiques. Cela passe par les élections, mais aussi par les parlements, qui dans bien des pays ne sont guère plus que le théâtre d'une mise en scène grossière des rivalités entre partis, ou internes. Ces mêmes partis se montrent d'ailleurs particulièrement incapables, muselés par une prétendue “loyauté”, de demander des comptes à leurs propres dirigeants. Mais attention à ne pas idéaliser le cas islandais ! Avant la crise, l'Islande était sous l'emprise de réseaux de clientélisme et d'une connivence entre régulateurs et banques qui prenait une tournure quasi-mafieuse, c'est un pays où le vieux système refuse encore de tomber. Des dirigeants qui ont retardé des décisions politiques pour pouvoir vendre des actions ont ainsi échappé aux tribunaux. Geir Haarde a fait preuve de négligence, c'est incontestable, mais son ami David Oddsson, premier ministre pendant 20 ans puis gouverneur de la Banque centrale, et aujourd'hui directeur d'un des grands journaux islandais, non seulement s'est tiré d'affaire mais fait aussi pression pour entraver les enquêtes. Gonzalo Fanjul, journaliste à El País

Nous nous réjouissons tous de voir un politicien confronté à la justice en raison de sa mauvaise gestion de la crise, mais je ne suis pas convaincu que ce soit la méthode la plus souhaitable. La prison, c'est pour les corrompus et pour les voyous. Les incapables, les sans scrupules et les imbéciles, c'est dans les urnes qu'il faut les sanctionner. Ceci dit, je crois qu'il est tout à fait essentiel d'identifier les raisons qui ont poussé (et qui poussent encore) les dirigeants politiques à agir d'une façon et non d'une autre. A quels intérêts cèdent-ils ? Qui a accès à eux et à leurs lois, et qui non ? Dans certains cas, la responsabilité pénale ne doit absolument pas être écartée. En attendant, personnellement, je me contenterai d'excuses, ou au moins de l'expression d'un doute. C'est une première étape, mais qui nous est indispensable pour aller dans le bon sens. Ana García Femenía, consultante en évaluation et planification des politiques publiques à l'Université Complutense de Madrid

Espérons que ce qui se passe aujourd'hui en Islande est le début d'une évolution tant attendue dans la considération de la politique, par ses acteurs et par les citoyens ! Si on en est arrivé là, c'est probablement en raison du refus sempiternel des politiques d'assumer leurs responsabilités. A un point tel que les citoyens sont entrés dans une sorte de lassitude à l'égard du système. Le fait qu'il faille qu'un politique soit jugé pour les conséquences de son action devrait nous pousser à réfléchir aux mécanismes intermédiaires de suivi et d'évaluation des politiques publiques, aux mécanismes de prise de décision, à ceux qui portent les responsabilités, aux instruments qui existent pour analyser et réorienter les politiques une fois qu'elles sont lancées, etc... Antonio Elorza, analyste politique, professeur de sciences politiques à l'Université Complutense de Madrid

Les responsabilités dans cette crise, aux plus hauts échelons politiques et administratifs, doivent avant tout être rendues publiques. Ensuite, si la réglementation le permet, la condamnation des responsables constituerait effectivement un apport considérable à la démocratie. Juan Arias, correspondant d'El País au Brésil

Je pense que le cas de Geir H. Haarde doit servir d'exemple et être appliqué à d'autres. Il n'est pas tolérable, face à des crises de cette ampleur qui touchent le quotidien de millions de personnes, qu’aucun coupable ne réponde de ses actes. Même dans la plus petite des entreprises, le directeur doit répondre en cas de faillite. A mes yeux, plus encore que les banquiers et les chefs d'entreprise, les responsables en dernier ressort sont précisément les politiques, pour leur manque de vigilance, voire dans certains cas, pires encore, pour leur complicité avec les premiers. L'absence de coupables dans des crises comme celles que nous vivons, c'est le pire des mépris pour leurs victimes. Et personne n'en répondrait ? Moi je dis chapeau à l'Islande.

Traduction : Julie Marcot

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