"Ici, on reste toujours un immigré". Un vendeur marocain de menthe, sur le marché de la Porta Palazzo, Turin.

Le vent tourne pour les immigrés de Turin

Les choses changent lentement en Italie et, alors que la ville industrielle de Turin est en passe de devenir la municipalité la plus progressiste du pays en s’attaquant aux problèmes d’intégration, le flux de l’immigration pourrait commencer à se tarir.

Publié le 10 mai 2010 à 14:42
Rachel Black  | "Ici, on reste toujours un immigré". Un vendeur marocain de menthe, sur le marché de la Porta Palazzo, Turin.

Si les chiffres restent anecdotiques pour le moment, il semble qu’au sein de la communauté marocaine au moins (le groupe le plus important d’immigrés non-européens, qui compte quelque 30 000 membres à Turin) certains plient bagage et rentrent au pays. La crise économique fait rage et trouver un travail devient mission impossible. Comme si cela ne suffisait pas, en raison de la nouvelle législation, il est encore plus difficile pour les immigrés de renouveler leur permis de résidence. De plus, le parti xénophobe de la Ligue du Nord, allié intransigeant du gouvernement de centre-droite, revient en force après de bons résultats lors des élections régionales du mois dernier.

Les Musulmans doivent prier dans des garages ou des caves

Abdelaziz Khounati, le président marocain de l’association musulmane chargée de construire une mosquée à Turin, ne compte plus les villes où la Ligue du Nord a bloqué des projets similaires, allant même jusqu’à menacer d’amener des porcs sur le terrain prévu pour la construction afin de le profaner. “D’abord, la Ligue a fait campagne contre les Italiens du sud qui se sont installés à Turin il y a des années. Ensuite, ils s’en sont pris aux étrangers en général. A présent, c’est le tour de Musulmans”, explique-t-il, debout dans le grand bâtiment vide, un ancien atelier de couture tenu par des Chinois, où devrait être construite la nouvelle mosquée de la Miséricorde. Ce ne sera que la deuxième mosquée formellement reconnue en Italie, après celle de Rome, financée par le gouvernement marocain. Pour l'heure, les Musulmans d’Italie doivent prier dans des “centres culturels”, parfois rien de plus qu’un garage ou une cave.

Nous plaidons pour une société ouverte, intégrée et multiculturelle, où les droits de chacun seront respectés”, ajoute Abdelaziz Khounati. A côté de la mosquée, un centre culturel islamique sera ouvert pour la promotion des études, des initiatives sociales et du dialogue interconfessionnel. “Nous avons mené une véritable guerre des nerfs pour cette mosquée”, déclare, Ilda Curti, chargée de l’intégration pour Sergio Chiamparino, le maire populaire de gauche de Turin. Elle fait référence à la manière dont la Ligue du Nord a tenté d’exploiter les flous juridiques pour bloquer, en vain, le projet.

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La Ligue du Nord veut supprimer les allocations chômages pour les non-Italiens

Turin, que les Nations unies qualifient de "meilleur exemple" pour l’Italie, s’est centrée sur l’intégration dans les écoles et mène un programme permettant aux jeunes immigrés de faire du travail social bénévole, contournant ainsi les règles pour s’assurer qu’ils conservent leur permis de résidence.De plus, ajoute Ilda Curti, les difficultés pour obtenir la nationalité italienne chassent également de jeunes immigrés talentueux qui ont fait des études mais se retrouvent devant des barrières insurmontables.

Le “corporatisme féodal” de nombreuses associations professionnelles fait en effet de la nationalité italienne une condition indispensable pour être membre. La victoire électorale de la Ligue du Nord le mois dernier dans le Piémont, la région dont fait partie Turin, ne fera qu’empirer les choses pour les immigrés. La Ligue du Nord a l’intention d’interdire l’accès des non-Italiens aux allocations chômage, une caractéristique pourtant propre au Piémont, même si certains paient des taxes depuis de nombreuses années.

Mohammad Mouharba a fait partie de la première vague d’immigrants en 1989, lorsque l’Italie offrait emplois et permis de résidence. Il dirige à présent une boulangerie prisée, spécialisée en pâtisseries arabes et italiennes, située au coin de Porta Palazzo, le plus grand marché en plein air d’Europe, où de nombreuses échoppes de fruits et légumes sont tenues par des Marocains. Des personnes qu’il connaît depuis longtemps rentrent chez elles, après avoir échoué à renouveler leur permis de résidence. “Ils expulsent ceux qui n’ont pas de travail. C’est inhumain, dénonce-t-il. Et avec la Ligue, ce sera pire encore". Les deux enfants de Mohammad Mouharba, âgés de 18 et 15 ans, ont la nationalité italienne et sont “plus italiens que marocains, dit-il. Mais ici, on reste toujours un immigré”.

Exemple

Le "modèle San Salvario"

Alors que le quartier turinois de Porta Palazzo continue de traîner une mauvaise réputation, celui de San Salvario, jadis considéré comme "le lieu de débarquement des immigrés", en proie à "la pauvreté, à la drogue, et aux marchands de sommeil", est en passe de devenir un modèle d’intégration,raconte La Stampa. Selon le quotidien turinois, "les réaménagements, et l’engagement des habitants, motivés par un fort sentiment d’appartenance", ont transformé le quartier. Ainsi, aujourd’hui "les immigrés travaillent à San Salvario, mais ils y vivent de moins en moins : le prix des logements a grimpé avec le charme du quartier, qui attire de jeunes professionnels, des artistes, des artisans, des restaurateurs et des lieux de loisir". Seule reste à abattre la barrière de la spécialisation par nationalité, note La Stampa : "Les Roumains sont actifs dans le bâtiment, les Egyptiens dans la restauration, les Péruviens dans l’assistance à la personne".

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