L'extrême droite en Europe / 7 : La recette danoise : gouverner sans s’exposer

18 mai 2010
De Groene Amsterdammer Amsterdam

Pia Kjærsgaard,  présidente du Parti du peuple danois.
Pia Kjærsgaard, présidente du Parti du peuple danois.

En moins de dix ans, le Parti du peuple danois est passé du rang de petit mouvement d’extrême droite à celui de membre à part entière de l’establishment politique. Tout en étant formellement dans l’opposition, il exerce sur le gouvernement de Copenhague une influence grandissante, explique De Groene Amsterdammer.

C’est un très beau pont, entre Copenhague et Malmö. Mais pour les milliers de Danois qui sont contraints d’habiter côté suédois et obligés de faire la navette chaque jour pour se rendre à leur travail à Copenhague, le pont de l’Öresund est un symbole d’exclusion. Ils doivent payer chaque jour pour aller dans leur propre pays, où ils n'ont pas le droit d'habiter parce que leur conjoint est étranger.

Les lois danoises sur l’immigration sont très sévères. Très dures vis-à-vis des demandeurs d’asile, elles interdisent le mariage avec un partenaire étranger de moins de 24 ans et posent des exigences élevées aux immigrés. Pour l’obtention d’un permis de séjour, un système à points a récemment été introduit. Les immigrés doivent, pendant au minimum un an, avoir "participé activement à la société danoise". Et les Danois dont le conjoint est étranger doivent prouver qu’ils ont ensemble plus "d’attaches" avec le Danemark qu’avec le pays dont leur conjoint est issu.

C’est ainsi que Bolette Kornum, contrôleuse financière, n’a pas pu rentrer à Copenhague avec son mari égyptien : le service de l’immigration a estimé qu’ils avaient davantage d’attaches avec l’Égypte. Elle parle arabe, lui n’a pas de famille au Danemark et ils ont vécu ensemble plusieurs années dans le pays de son mari. Allez donc habiter en Égypte, a été la réponse des autorités. "Toute ma vie, j’ai payé des impôts mais je n’étais plus la bienvenue dans mon propre pays", déclare Bolette Kornum. Actuellement, 6 000 familles habitent de l’autre côté du pont. "Des vies en sont détruites."

En marge du gouvernement

Les sévères lois danoises sur l’immigration font l’objet d’un consensus tacite entre pratiquement tous les partis politiques. Seuls quelques petits partis de gauche continuent de faire de la résistance. Le promoteur de ces lois, le Parti du peuple danois (DF), est devenu un acteur stable et influent du paysage politque. Il n’est plus considéré comme un parti d’extrême droite, rejeté en tant que tel. Comment y est-il parvenu ?

Revenons en 2001. Le DF remporte 12% des voix aux législatives. Il est à l’époque rejeté par certains, injurié par la gauche, attaqué en raison de sa rhétorique populiste et de ses positions anti-immigration. Le Parti conservateur et le Parti libéral souhaitent gouverner et imaginent une solution typiquement danoise : une coalition minoritaire. Les deux partis de centre droit forment le gouvernement et le DF les soutient au Parlement. En échange, il attend des mesures draconiennes pour combattre l’immigration. La coalition pense avoir fait une bonne affaire : ils peuvent gouverner et couper l’herbe sous le pied du DF.

En réalité, c’est ce dernier qui manipule la coalition : il exerce son influence, alors que les deux autres partis dépendent de lui, et il refuse d’entrer au gouvernement. Une stratégie très ingénieuse : "En restant à l’abri du vent, le parti a pu se développer pour devenir le parti dirigé de la façon la plus professionnelle, avec les meilleurs conseillers en communication. C’est de loin la machine politique la plus efficace du Danemark", affirme le commentateur politique Peter Mogensen, du quotidien Politiken.

Socialement à gauche, anti-islam et europhobe

C’est ainsi que le DF utilise son droit de veto lors des négociations budgétaires annuelles pour exiger quelques petits cadeaux tactiques et facilement "vendables" à son électorat. Comme la construction d’un hôpital dans une région comptant beaucoup d’électeurs potentiels, ou un chèque unique pour les plus de 65 ans, distribué en fanfare. Dans le domaine social, le DF est plutôt à gauche et favorable à la préservation de l’État-providence. Il est anti-islam et anti-immigration, mais en faveur des personnes âgées et des personnes handicapées ; europhobe et bien sûr hostile à l’adhésion de la Turquie à l’UE, et pro-israélien.

Une discipline rigoureuse règne au sein du parti : pas de luttes intestines et pas de place pour les idiots comme les racistes et les néonazis, qui sont régulièrement expulsés. La chef du parti, Pia Kjærsgaard, a fait beaucoup d’efforts pour s’améliorer. Au début, elle était souvent renfrognée, voire acide, et cherchait le conflit avec les autres partis. "Elle veille à présent à éviter de se froisser avec ses homologues", note Henrik Kaufholz, membre du comité directeur de l’association danoise des journalistes d’investigation.

Abrité du vent par le gouvernement minoritaire, le DF s’est transformé ces dix dernières années en un partenaire fiable et très influent. Sur le plan électoral, il a enregistré une croissance – actuellement 14% des voix – et plusieurs de ses idées font à présent l’objet d’un consensus parmi les forces politiques principales.

© De Groene Amsterdammer

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