L'EUROPÉEN DE LA SEMAINE : Ilmars Poikans, le cauchemar des élites lettones

Depuis quelques mois, ce mathématicien révèle sur Internet les noms de ceux qui s'enrichissent pendant la crise.
Depuis quelques mois, ce mathématicien révèle sur Internet les noms de ceux qui s'enrichissent pendant la crise.
21 mai 2010 – Süddeutsche Zeitung (Munich)

Après avoir piraté des données fiscales confidentielles, ce mathématicien s’est donné une mission : révéler les abus de tous ceux qui s’enrichissent pendant la crise.

Ilmars Poikans n’a pas grand-chose à voir avec l’acteur Keanu Reeves. Les traits de son visage sont ronds, ses cheveux clairsemés et un petit ventre se dessine sous sa chemise à rayures.

Toujours est-il que ce mathématicien de 31 ans est un héros pour les Lettons. Il est parvenu à accéder à des millions de données fiscales et, depuis février, fournit des informations croustillantes à la presse ou les publie sur Twitter. Voilà comment 2,4 millions de Lettons ont appris que de nombreux hauts fonctionnaires continuaient à percevoir de très généreux salaires, alors que le gouvernement a dû mettre en place un programme d’austérité budgétaire pour répondre aux exigences de l’Union européenne et du Fonds monétaire international, et éviter une faillite de l’Etat.

Ilmars Poikans s’est fait démasquer. C'est lui Neo, le hacker qui tient son nom du génie informatique incarné par Keanu Reeves dans le film de science-fiction Matrix. Lorsque la police l’a arrêté, il a reconnu avoir diffusé les informations qu’il s’était procurées. Même s'il est de nouveau en liberté, il fait couler beaucoup d’encre dans les médias : il utilise Twitter sous le pseudonyme d’Universal IT Soldier, travaille à l’université de Riga, dans un laboratoire de recherche sur l’intelligence artificielle, et bricole un programme de numérisation de la langue lettone.

Mettre à nu l'hypocrisie des élites

Contrairement à Heinrich Kieber, au Liechtenstein, qui a reçu plusieurs millions d’euros des services de renseignement allemands en échange des informations qu’il avait collectées, Ilmars Poikans n’a pas l’intention de s’enrichir, mais de mettre à nu l’hypocrisie des élites. Il se présente comme le porte-parole de l’Armée populaire du quatrième éveil. Une allusion qui ne passe pas inaperçue : dans les années 1980, le journal du mouvement indépendantiste s’intitulait Atmoda, ce qui signifie “éveil”. Aussi Neo n’a-t-il pas tardé à être affublé du surnom de “Robin des bois letton”.

Il a révélé que le chef du groupe énergétique public Latvenergo gagnait 17 300 euros par mois au début de l’année 2008 et que, fin 2009, il continuait à percevoir plus de 4 000 euros, un salaire plus que confortable en Lettonie. Grâce à lui, les policiers ont appris que leurs supérieurs touchaient la bagatelle de 2 800 euros, soit environ six fois plus qu’eux. Par ailleurs, en mars 2009, une entreprise de service public a versé 22 500 euros de bonus à un manager.

En Lettonie, un retraité vit en moyenne avec 150 euros par mois, un enseignant avec 375 euros. Neo a dévoilé ce que beaucoup soupçonnaient : le programme d’austérité drastique de Valdis Dombrovskis [l’actuel Premier ministre] pèse avant tout sur les retraités, les employés et les petits fonctionnaires, tandis qu’il épargne d’autres couches de la population.

La colère suscitée par les révélations de ces salaires vertigineux a pris dans l'ampleur car, dans le même temps, des écoles et des hôpitaux ont été fermés, et les salaires des Lettons ont été amputés d’un tiers. Rappelons qu'en 2009, l’économie du pays a reculé de 18%, et le chômage a atteint 20,4%.

Le premier établissement financier du pays, la banque Parex, n'a pu être sauvé que par une nationalisation. Neo a découvert que ses dirigeants, tout en réduisant la rémunération des petits employés, avaient continué à encaisser des salaires à cinq chiffres.

Soutenu par la population

Comme beaucoup, l’économiste Morten Hansen, de la Stockholm School of Economics, nourrit de la sympathie pour le hacker : “Bien sûr, il faut faire respecter les lois, mais Neo a mis le doigt sur ce qui manque dans tous les secteurs de la société lettone : la transparence.”

Les discussions ne sont pas près de s'arrêter : Ilmars Poikans a engagé un éminent avocat pour le défendre. A la tête des autorités anticorruption jusqu'en 2007, Aleksejs Loskutovs s'est battu contre les dépenses excessives des fonctionnaires lettons. Et pour lui, il n’est pas établi que son client ait commis un crime, puisqu’il s’est approprié ces données – une masse d'information représentant 1,4 gigabyte – en profitant d’une faille dans le système informatique des autorités fiscales.

Ilmars Poikans bénéficie d’un soutien inébranlable. Le nombre de ses amis sur Fabebook et son équivalent letton, draugiem.lv, ne cesse d’augmenter. Début mai, des sympathisants ont manifesté devant le siège du gouvernement. Des slogans tracés à la craie sur la chaussée clamaient : "Arrêtez les vrais voleurs" ou “La Lettonie a des délinquants rusés et honorables”. Devant le Ministère public, des hommes bâillonnés ont posé avec des t-shirts sur lesquels était écrit “Notre choix, c’est Neo”. Conclusion : nul besoin de ressembler à une star hollywoodienne pour devenir le héros d’un pays en crise.

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