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Crise de l'euro : La réunification allemande est notre péché originel

3 octobre 2012
Der Spiegel Hambourg

Devant la porte de Brandebourg, à Berlin, le 3 octobre 1990.

Devant la porte de Brandebourg, à Berlin, le 3 octobre 1990.

30 ans après son arrivée au pouvoir, le 1er octobre 1982, et 22 ans après la réunification allemande, le 3 octobre 1990, l’Allemagne célèbre l’héritage d’Helmut Kohl. Mais pour Wolfgang Münchau, le chancelier de l‘unité allemande est aussi celui qui a semé les germes de la crise européenne actuelle.

Il était de retour, là, dans la salle du groupe CDU-CSU du Bundestag [le 25 septembre, pour lors d’une ses rares apparitions publiques à l’occasion d’une cérémonie en son honneur] . Lui, l'un des derniers grands européens des chrétiens-démocrates allemands, entouré d'un bataillon d'eurosceptiques l'applaudissant poliment lors de sa visite au Reichstag. Helmut Kohl craint aujourd'hui pour son grand rêve d'unité européenne. Et il a raison.

Grand amateur de métaphores, Helmut Kohl ne manquait jamais une occasion de nous parler des deux faces d'une même médaille : l'unité de l'Allemagne et celle de l'Europe. La formule était accrocheuse et il est probable qu'il aurait lui aussi bien aimé y croire. Elle s'est toutefois révélée fausse. L'unité allemande n'est pas le revers de l'unité européenne mais plutôt son antithèse. La réunification allemande n'est pas seulement une des causes profondes de la crise européenne, elle est aussi à l'origine de notre incapacité à en sortir. Telle est en effet la tragédie de l'ancien chancelier : la réalisation de son grand œuvre politique (la réunification allemande) portait en elle la destruction de son plus grand rêve politique (l'unité européenne).

Changement de culture politique 

La réunification précipitée de l'Allemagne a coûté près de 2 000 milliards d'euros de transferts sociaux. C'est le plus bel exemple de mauvaise gestion économique au monde. Un record sur le point d’être battu par le désastre européen. Comment s'étonner que les citoyens allemands qui ont déjà dû (et doivent encore) payer pour la réunification, refusent aujourd'hui de continuer à mettre la main au portefeuille pour l'Europe?

Je suis absolument convaincu que l'ancienne république fédérale, non réunifiée, aurait mieux su gérer la crise de l'euro. Nous aurions une union bancaire et budgétaire et la dette de la Grèce aurait été effacée. L'intégration européenne était l'ultime raison d'être de l'ancienne république fédérale. La crise aurait été l'occasion d'un renouveau institutionnel de l'Union européenne.

Au lieu de l'unité européenne, nous avons procédé à l'unité nationale. Nous avons changé de capitale en même temps que de culture politique, désormais plus proche de Moscou que de Bruxelles, Paris et Londres. Je me souviens de la réponse que m'avait faite un député et haut responsable de la CDU il y a quelques années alors que je l'interrogeais sur la coordination des politiques économiques dans l'espace européen : l'Allemagne ne coopère pas au niveau européen mais au niveau du G20, les vingt pays les plus industrialisés au monde. L'Allemagne ne se considère plus comme un membre de l'Union européenne mais comme une puissance autonome, traitant d'égale à égale avec les Américains, les Russes et les Chinois sans se préoccuper de petits importuns comme les Etats européens.

Attitude critique mais constructive

Comment en est-on arrivé là ? La réunification allemande a escamoté un paramètre fondamental de la dynamique européenne qui reposait sur l'équilibre entre les cinq plus grands pays membres (Allemagne de l'Ouest, France, Royaume-Uni, Italie, Espagne). Ce n'est pas un hasard si les Britanniques ont perdu tout intérêt pour le projet européen après la réunification de l'Allemagne. Le désengagement progressif du Royaume-Uni n'a fait qu'aggraver ce déséquilibre.

L'Allemagne représente aujourd'hui plus d'un quart de la puissance économique européenne mais répugne à endosser un rôle de leader qu'elle n'a jamais voulu en Europe. Partenaire comme les autres, l'ancienne république fédérale se serait comportée comme les Pays-Bas aujourd'hui, c'est-à-dire de manière critique mais constructive.

Je dois avouer avoir longtemps fait partie de ceux qui croyaient à la métaphore de Kohl sur les deux faces de la médaille. Au début des années 90, il était inconcevable que l'Allemagne se détache un jour du consensus proeuropéen. Ce glissement s'est en partie opéré avec l'arrivée de responsables politiques est-allemands, comme Angela Merkel, qui n'avaient pas de lien personnel avec le projet européen et se sont détournés de l'intégration européenne.

La réintégration de l'ex-Allemagne de l'Est ne suffit toutefois pas à expliquer cette évolution. Dans les pays occidentaux aussi, les priorités ont changé. L'une des raisons est économique. A cause du poids de la réunification, l'Allemagne a adopté la monnaie unique avec un cours surévalué. Résultat, durant 10 ans, la politique économique de l'Allemagne a consisté à augmenter sa compétitivité au lieu d'essayer de renforcer la productivité de l'espace européen dans son ensemble. C'est là l'une des principales causes de la crise actuelle.

La réunification de l'Allemagne et celle de l'Europe ne vont pas de pair, toutes deux ont économiquement mal tourné. Les futurs historiens porteront, à mon avis, un regard plus critique sur la réunification et les mérites du chancelier Kohl qu'à l'heure actuelle.

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