Economie

Chypre : L’aide européenne dans la poche des oligarques russes ?

7 novembre 2012
Der Spiegel Hambourg

Un yacht au large de Chypre.
Un yacht au large de Chypre.

Le gouvernement de Chypre négocie un plan d'aide à ses banques pour 10 milliards d'euros avec le FMI et l'UE qui ne veut pas laisser l'île s'enfoncer dans la faillite. Pourtant, le risque existe de voir les fonds européens utilisés par des établissements financiers qui servent à blanchir de l'argent russe, selon des révélations du Spiegel.

Vendredi dernier, le soleil brillait sur ce paradis pour Russes, le ciel était d’un bleu éclatant, les palmiers de la promenade du bord de mer se balançaient sous la brise légère et le thermomètre indiquait 29 degrés dès le matin. Ceux qui avaient fui la météo automnale de Moscou, froide et humide, avaient de quoi se sentir bien à Limassol. Il fait bon vivre sur la côte Sud de Chypre quand on est Russe.

Dans le parc de la ville se dresse un buste en bronze d’Alexandre Pouchkine, le prince des poètes, on trouve aussi à Limassol une radio russe, des journaux russes, une église orthodoxe russe, des écoles privées dont les diplômes observent les prescriptions du ministère de l’Education russe, et des panneaux en cyrillique. Le maire de Limassol lui-même parle couramment le russe – il a étudié à Moscou sous le régime soviétique.

Mais les Russes de Limassol sont inquiets. Leur pays d'adoption est menacé, il se trouve même au bord de la faillite. L’économie chypriote est étroitement liée à l’économie grecque. La récession qui sévit en Grèce a enrayé la conjoncture de l’île. D’autant que les banques chypriotes avaient acheté pour plusieurs milliards d’obligations grecques qui ne valent aujourd’hui quasiment plus rien. Les établissements de crédit ont d’ores et déjà été contraints de faire une croix sur une bonne partie de leurs placements, aggravant ainsi leur situation financière.

Dilemme insoluble 

A titre préventif, le gouvernement du président Dimitris Christofias, à Nicosie, avait déposé dès l’été une demande d’aide au titre du fonds de sauvetage de l’euro. Plus tôt, l’Etat russe était venu à la rescousse de l’île à laquelle il avait prêté 2,5 milliards d’euros. Aujourd’hui, cet argent a été dépensé et le président russe Vladimir Poutine renâcle à verser cinq milliards supplémentaires.

Les pays de la zone euro, Allemagne en tête, vont devoir prochainement débourser dix milliards d’euros pour soutenir les banques chypriotes. La chancelière Angela Merkel, le ministre des Finances Wolfgang Schäuble (tous deux membres de la CDU) et leurs homologues européens se trouvent ainsi devant un dilemme insoluble. En effet, dans un rapport confidentiel, le Service allemand de renseignement extérieur (BND) a établi l’identité des principaux bénéficiaires des deniers publics européens : des oligarques russes, des hommes d’affaires et des mafiosi qui ont placé leur argent sale à Chypre.

Car la douceur du climat n’est pas le seul atout de l’île aux yeux des Russes. Les sociétés écrans y sont encore anonymes, les banques discrètes, et les taxes modérées. Chypre a longtemps fait son beurre de l’argent sale, et les habitants de "Limassolgrad" ne sont toujours pas à plaindre.

Les milliards prodigués par l’Europe aideront le pays à renforcer ce "cœur de métier" controversé ou en tout cas lui permettront de se maintenir dans les années à venir. A Bruxelles et dans les capitales européennes, certains voient la chose d’un mauvais œil. Pour beaucoup, Chypre et ses banques sont des paradis fiscaux et de hauts lieux du blanchiment d’argent.

D’un autre côté, la non-assistance n’est pas une option. Ce serait envoyer un message fatidique aux marchés financiers. Pourquoi les Européens devraient-ils sauver l’Espagne ou l’Italie s’ils ne sont même pas en mesure d’aider un micro-pays tel que Chypre ?

Conditions généreuses

Le gouvernement allemand se trouve dans une position inconfortable. Le risque politique est élevé. A travers le dossier de l’aide chypriote, c’est l’ensemble de sa politique monétaire qu’Angela Merkel risque de discréditer.

Les Européens peuvent difficilement plaider l’ignorance. En effet, le BND a analysé la situation de l’île, dont il a débattu ensuite avec les experts de la troïka composée de la Commission européenne, du Fonds monétaire international et de la Banque centrale européenne.

Les experts du BND n’ont pas apporté de bonnes nouvelles. Officiellement, l’Etat insulaire observe toutes les dispositions relatives à la lutte contre le blanchiment fixées par l’UE et les accords internationaux. Les lois nécessaires ont été promulguées, les institutions prévues ont été mises sur pied. C’est au plan de la mise en œuvre que le bât blesse. La transposition des directives pèche.

Le blanchiment est facilité par les conditions généreuses dont bénéficient les Russes fortunés qui souhaitent obtenir la nationalité chypriote. D’après les conclusions du Service allemand de renseignement extérieur, 80 oligarques ont ainsi pu s’implanter où bon leur semblait sur le territoire de l’UE.

Pour la seule année 2011, quelque 80 milliards de dollars auraient quitté la Russie. Dont une grande partie aurait transité en catimini par Chypre, aux dires du BND. Les Russes auraient déposé des avoirs dans des banques chypriotes pour un montant de 26 milliards de dollars. C’est nettement plus que le PIB annuel du pays.

A contrario, les conclusions du BND supposent que si la république insulaire se glisse parmi les bénéficiaires du fonds de sauvetage européen, les deniers des contribuables allemands et européens serviront à mettre l’argent sale des Russes à l’abri.

Blanc-seing de l'OCDE

Chypre est entrée dans l’UE en 2004. Trois ans et demi plus tard, l’île introduisait l’euro et faisait soudain l’objet d’un engouement inédit. Aujourd’hui, on compte sur l’île deux fois plus d’entreprises qu’avant l’adhésion à l’UE. Certes, le pays a dû durcir sa législation anti-blanchiment avant son entrée dans l’Union, mais dans la pratique, seuls les abus les plus grossiers ont été endigués.

Depuis lors, le modèle économique chypriote passe pour être particulièrement attrayant. Le pays est un paradis fiscal européen qui bénéficie du blanc-seing de l’OCDE, laquelle juge satisfaisante son action de lutte contre le blanchiment.

Le nom de l’île revient à plusieurs reprises dans un document du Parlement européen consacré au crime organisé en Russie. Et il est fait mention de plusieurs sociétés et comptes bancaires chypriotes dans un rapport de la Banque mondiale portant sur 150 affaires de corruption internationales.

Voilà le pays qui va bénéficier de nos largesses. Comparés aux autres plans de sauvetage européens, les dix milliards d'euros prévus en faveur des banques chypriotes sont une paille, c’est vrai ; mais il ne faudrait pas sous-estimer le risque politique. Plus de deux milliards d’euros seront prélevés dans les poches des contribuables allemands. Sans compter que les bénéficiaires de cette aide ne sont pas seulement des salariés, des agriculteurs ou des travailleurs, mais aussi une caste rapportée de nouveaux riches qui font étalage de leur prospérité sans vergogne – et ne participent guère aux coûts du redressement du pays. Les entreprises ne paient que 10% d’impôts à Chypre.

Le parti social-démocrate allemand (SPD) est fermement résolu à faire barrage à la chancelière sur ce dossier. Jusqu’à présent, les sociaux-démocrates ont soutenu la ligne du gouvernement sur le sauvetage de l’euro. Dans le cas de Chypre, ils entendent assortir leur soutien de certaines conditions. La chancelière, qui peut difficilement compter sur sa seule majorité, sera contrainte de les accepter. Un proche d’Angela Merkel analysait en ces termes la position inconfortable dans laquelle se trouve la chancelière : "Chypre n’est pas un problème économique, cela fait longtemps que c’est un problème politique".

Traduction : Jean-Baptiste Bor

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