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La presse en Europe (2/5) : L’appel envoûtant des sirènes du pouvoir

25 décembre 2012
The New York Times New York

Le président français François Hollande embrasse sa compagne, la journaliste politique Valérie Trierweiler, le soir de son élection le 6 mai 2012

Le président français François Hollande embrasse sa compagne, la journaliste politique Valérie Trierweiler, le soir de son élection le 6 mai 2012

La connivence entre les médias et les politiciens français semblait avoir atteint son apogée pendant la présidence de Nicolas Sarkozy, mais François Hollande – le président normal – se fait un plaisir de protéger ces liens étroits plutôt que d’abandonner les vieilles habitudes.

En France, le principal journal de droite a mis à la porte le directeur de sa rédaction dans l’espoir de s’attirer les bonnes grâces du nouveau gouvernement. Un magazine culturel a choisi pour ce même poste la compagne de l’un des ministres qui venait d’entrer en fonction. L’homme qu’elle a remplacé a accepté un poste dans l’entourage du nouveau président. Au printemps dernier, l’élection de François Hollande – premier président de gauche depuis 17 ans – a entraîné des remaniements dans les médias, ainsi qu’une série de conflits d’intérêts potentiels.

La couverture médiatique de la sphère politique a également évolué. L’essentiel de la presse, qui est nettement orientée à gauche, se réjouissait de critiquer Nicolas Sarkozy. Désormais, de nombreux journalistes sont dépourvus de sujets à traiter en raison du style moins théâtral de François Hollande. Le nouveau président s’avère sacrément ennuyeux, surtout si l’on en croit les organes de presse qui consacrent toute leur énergie à l’actualité du gouvernement et qui compte sur le monde politique parisien pour faire tourner la machine médiatique.

Rapports incestueux

La limite entre les politiciens et la presse est parfois floue en France, où les destins de certains journalistes sont depuis longtemps liés à ceux des membres du gouvernement qu’ils critiquent ou flattent. Les relations étroites de Nicolas Sarkozy avec les patrons des médias étaient considérées comme scandaleuses et son mandat a entraîné une surveillance accrue de ces rapports incestueux.

Pendant sa campagne, François Hollande a promis qu’il se comporterait de façon “exemplaire”. Néanmoins, dans un pays où l’essentiel de l’élite parisienne a le même parcours, a fréquenté les mêmes écoles et assiste aux mêmes soirées, les alliances traditionnelles entre les journalistes et les politiciens survivent. Daniel Carton, qui a décidé d’abandonner le journalisme, reproche à la presse de ne pas faire davantage d’efforts pour éviter ce type de rapports. “Ils savent très bien ce qu’ils doivent faire pour éviter que les choses ne dégénèrent, mais ils s’y refusent”, explique cet ancien journaliste qui a travaillé pour Le Monde et Le Nouvel Observateur et qui critique ouvertement les conflits d’intérêts qui minent le journalisme français.

Tendances politiques avérées

Depuis des décennies, les journaux s’appuient énormément sur les subventions publiques. Les responsables des médias publics, qui représentent environ 50 % des principales chaînes de télévision et de radio, sont encore nommés par l’Etat. Les médias du secteur privé appartiennent à des entreprises ou à des investisseurs qui ont des tendances politiques avérées ou des relations commerciales avec l’Etat, ce qui met à mal l’impartialité journalistique.

Lors de la dernière campagne électorale, la situation la plus marquante a sans doute été le cas d’Etienne Mougeotte, qui a été directeur de la rédaction du Figaro entre l’arrivée à l’Elysée de Nicolas Sarkozy et son départ. L’ancien président était l’homme politique qu’il soutenait et qu’il conseillait, selon les rumeurs.

“Nous sommes un journal de centre-droite et nous soutenons Nicolas Sarkozy”, a déclaré Etienne Mougeotte au Monde en 2011. Au cours de son mandat à la tête du Figaro, le journal a souvent été critiqué, parfois même par sa propre équipe, comme étant un porte-parole du gouvernement.

Selon la presse française, François Hollande aurait demandé la démission d’Etienne Mougeotte et son départ a été annoncé en juillet. Le patron du journal, Serge Dassault, est un sénateur affilié à l’UMP, mais il dirige également une entreprise de premier plan dans l’industrie de l’armement. De nombreuses rumeurs ont couru selon lesquelles le renvoi d’Etienne Mougeotte avait pour but de placer le Groupe Dassault en bonne position auprès du nouveau président.

Coup de force

Pendant ce temps, Les Inrockuptibles ont choisi Audrey Pulvar comme directrice de sa rédaction [poste dont elle a démissionnée le 21 décembre] : au moment de sa nomination, elle était la compagne d’Arnaud Montebourg, ministre du Redressement productif au sein du gouvernement et membre éminent du parti socialiste.

En novembre 2012, Audrey Pulvar a annoncé qu’elle avait rompu avec Arnaud Montebourg, mais d’autres relations similaires se poursuivent. Valérie Trierweiler, la compagne actuelle de François Hollande, a eu une liaison avec lui au début des années 2000 alors qu’elle écrivait à son sujet, quand il était député à l’Assemblée nationale. Cet automne, elle a refusé à regret un poste à la télévision mais elle est restée à Paris Match, où elle est critique littéraire.

Audrey Pulvar, de son côté, a remplacé David Kessler, qui est devenu conseiller pour François Hollande. Par ailleurs, un journaliste juridique à Europe 1 est maintenant porte-parole pour le ministère de la Justice. Un journaliste politique des Echos, l’une des principales publications économiques en France, fait désormais partie du service de presse du Premier ministre.

Suite aux élections, les médias publics ont également vécu plusieurs changements. En octobre, François Hollande a nommé un nouveau directeur à la tête des chaînes de radio et de télévision internationales, RFI et France 24. Il a promis de réformer la loi qui l’autorise à prendre cette décision, mais pas avant 2013. Les directeurs de Radio France et de France Télévision, qui ont tous deux été nommés par Nicolas Sarkozy, devraient être remplacés. Le texte en vigueur, qui donne au président le droit de choisir les responsables des médias publics, a été proposé par l’ancien président en 2009. A l’époque, plusieurs commentateurs ont comparé cette mesure à un coup de force. Nicolas Sarkozy s’était défendu en affirmant que son objectif était d’atténuer “l’hypocrisie” liée à la procédure de nomination, qui était dirigée par un conseil gouvernemental trié sur le volet.

Distance inappropriée

De nos jours, les médias publics français ne sont plus des agents de propagande, comme c’était le cas au moins jusqu’à la fin des années 1960, mais ils restent “supervisés” par le gouvernement, selon Jean-Marie Charon, un sociologue qui s’intéresse particulièrement à la presse. Les publications privées sont également tributaires de l’Etat, au moins financièrement. En 2011, le gouvernement leur a versé 1,5 milliards de dollars [1,15 milliards d’euros] sous forme de subventions.

Les journaux de gauche ont du mal à “maintenir une distance appropriée” vis-à-vis du gouvernement, ajoute Jean-Marie Charon. L’allégresse dont ont fait part Libération, Le Nouvel Observateur et Le Monde au cours de l’été 2012 a fait place à l’amertume. Quelle que soit son orientation, la presse française regrette le départ de Nicolas Sarkozy et le style sensationnel de l’ancien président lui manque.

“Nous avons vécu cinq années plutôt exceptionnelles, nous avions un homme qui était au cœur de tout, explique Pierre Haski, co-fondateur et rédacteur en chef de Rue89. Tout à coup, nous sommes passés de l’excès à la carence.” Il conclut : “Sarkozy stimulait les ventes, Hollande fait le contraire.”

Traduction : Leslie Talaga

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