Allemagne : La réunification contre l’euro

"Si tu renonces au mark, je t'apporte mon soutien pour réunifier l'Allemagne..."
"Si tu renonces au mark, je t'apporte mon soutien pour réunifier l'Allemagne..."
1 octobre 2010 – Der Spiegel (Hambourg)

L'abandon du mark a-t-il été le prix à payer pour la réunification, dont on fête les 20 ans le 3 octobre ? Selon des documents confidentiels auxquels le Spiegel a eu accès, la France avait tout intérêt à ce que l'union monétaire se fasse au plus vite.

Le père de l’unité allemande est en colère. Wolfgang Schäuble, ministre de l’Intérieur sous Helmut Kohl et négociateur en chef du traité d’unification [de 1990], n’a pas de mots assez durs pour exprimer son mécontentement. Il tient à la main un livre de Peer Steinbrück, ancien chef du SPD [le Parti social-démocrate]. Ce qui énerve Schäuble ? Une petite phrase du deuxième chapitre, bien cachée dans une longue étude consacrée au "taureau boiteux" européen. "*L’abandon du deutsche mark en échange d’un euro stable fut l’une des concessions qui contribuèrent à ouvrir la voie de la réunification allemande**".*

"Nous n'avons jamais conclu un tel marché", s’insurge Schäuble. Steinbrück est pourtant sûr du contraire. Toute personne qui a en été contact avec le gouvernement français pourra le confirmer avec certitude, explique-t-il. Hubert Védrine, par exemple, alors conseiller du président Mitterrand, est convaincu que le celui-ci n’aurait probablement pas approuvé l’agrandissement de la RFA si les Allemands n’avaient pas cédé sur l’union monétaire."Mitterrand ne voulait pas d’une réunification allemande sans une avancée dans l’intégration européenne, explique Védrine*. Et le seul domaine où il était possible de progresser était la monnaie**".*

Si la version française des faits est avérée, l’information ne jetterait pas seulement une ombre sur les célébrations nationales allemandes [du 3 octobre, jour de la réunification en 1990]. L’euro pourrait également en être affecté, la monnaie européenne n’étant déjà guère en odeur de sainteté depuis le plan de sauvetage dela Grèce. Certains critiques, comme l’ancien chancelier Gerhard Schröder, avaient déjà qualifié l’euro "d’enfant prématuré à la santé fragile". Pire, dorénavant, ils pourraient dire que la monnaie européenne a été quasiment imposée aux Allemands.

La menace de l'isolement

Les documents jusqu’alors confidentiels des archives du ministère des Affaires étrangères auxquels le Spiegel a pu accéder, montrent que la situation était bien plus compliquée que ce que l'on pensait jusqu’à présent. Une vaste alliance menaçait de se former en Europe occidentale contre la réunification allemande, et le couple franco-allemand a frôlé la rupture. A l'époque, Mitterrand signifia clairement au gouvernement de Bonn qu’il pourrait rapidement se retrouver très isolé sur le continent, "*comme en 1913"**.* Jusqu’à l'accéélration des évènements à la fin de l’année 1989, le débat sur la monnaie unique suivait le rythme habituel de Bruxelles, lent et laborieux.

Toute tentative en ce sens ce soldait par un échec, se heurtant aux intérêts contradictoires entre les pays inflationnistes du sud de l'Europe et leurs partenaires rigoristes allemand et néerlandais. Les Français souffraient tout particulièrement du dispositif monétaire en vigueur qu’ils percevaient comme un système à deux vitesses jouant en leur défaveur. "Ce que la bombe atomique est à la France, le deutsche mark l’est à l’Allemagne", disait-on dans les couloirs de l’Elysée.

Mais voilà, du jour au lendemain, une question ressurgit au premier plan des préoccupations internationales, une idée que même les négociateurs de l’époque jugeaient encore plus utopique que la monnaie unique européenne : la réunification allemande. A la fin du mois de novembre 1989, Helmut Kohl présente son projet en dix points pour une confédération allemande afin que "*le peuple allemand puisse choisir librement de retrouver son unité".* Les partenaires occidentaux n'avaient pas été mis dans la confidence. Kohl se prépare-t-il pas secrètement à faire cavalier seul avec l’Allemagne réunifiée ? Lorsque Mitterrand entend Kohl, il a *"un léger accès de colère de quelques heures**"*, observe son conseiller d’un air suffisant.

Silence glacial

La suite des évènements montre combien le président français s’était senti trahi. Le ministre allemand des Affaires étrangères, Hans-Dietrich Genscher, est convoqué à l’Elysée. La rencontre est mémorable et montre mieux que n’importe quel document classé confidentiel combien le soutien de Mitterrand à l’unité allemande était lié à une concession allemande sur l’union monétaire. Mitterrand menace d’opposer son veto à la réunification de l’Allemagne. S’il le fait, Bonn n’aura pas seulement le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, contre lui.

Le ministre allemand des Affaires étrangères décide alors de se montrer raisonnable et prend auprès du président français un engagement non négligeable. "*Il est nécessaire de prendre une décision à Strasbourg sur la conférence intergouvernementale pour préparer l’union monétaire et économique**",* répondt Genscher. Le 8 décembre 1989, lorsque Kohl et Genscher entrent dans la salle de conférence de Strasbourg, ils sont accueillis par un silence glacial. Ce n’est qu’à grand-peine qu’ils parviendront à arracher un soutien à la réunification allemande de la part de leurs partenaires européens. En échange, le principe du calendrier français pour l’union monétaire est approuvé. Il n’est pas question d’union politique.

Tout le monde est gagnant

Ensuite, tout va très vite. Pendant l’été 1990, la RFA et la RDA signent l’accord de réunification et le 3 octobre l’Europe accueille la nouvelle République fédérale d’Allemagne. En décembre, les chefs d’Etat et de gouvernement européens se réunissent à Rome pour lancer la conférence intergouvernementale sur l’union monétaire. Alors que les Etats membres signent, en février 1992, le traité de Maastricht prévoyant l’introduction de l’euro, Genscher ressent une profonde satisfaction. "Pour moi, cette décision représentait la concrétisation de ma promesse faite lors des négociations sur la réunification", explique-t-il.

L’abandon du mark était-il donc le prix à payer pour la réunification ? Il ne fait aucun doute que l’effondrement du pouvoir en RDA a précipité l’entrée du projet européen dans une étape décisive de son histoire. "*Il est probable que l’union monétaire européenne n’aurait jamais pu être réalisée sans la réunification allemande**",* déclare l’ancien chef de la Bundesbank, Karl Otto Pöhl. Cette concession a finalement profité aux deux chefs d’Etat. En laissant l’Allemagne retrouver sa partie orientale, Mitterrand a aidé Kohl à devenir le chancelier de la réunification. En échange, Kohl promit d’abandonner le deutsche Mark, ce qui fut l’une des plus grandes victoires de la présidence de Mitterrand.

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