Emploi des jeunes : L’Allemagne, championne inatteignable

8 mai 2013
Die Welt Berlin

Pour les cinq millions de jeunes Européens sans emploi, l’Allemagne, où le taux de chômage des jeunes est le plus bas d’Europe, fait figure de terre promise. Et le système de formation en alternance au coeur de ce succès, de modèle pour les pays frappés par la crise. Mais il peut difficilement s’exporter, affirme Die Welt.

Dans les pays du Sud frappés par la crise, une génération grandit sans perspectives d’avenir. En Espagne et en Grèce, un jeune de moins de 25 ans sur deux est sans emploi ; en Italie et au Portugal, un sur trois. L’Allemagne passe pour un éden en comparaison. Le taux de chômage des jeunes y est inférieur à 8%. Aucun des 26 autres Etats membres de l’Union n’affiche un taux aussi faible. Seule l’Autriche peut rivaliser.

Mais comment font-ils, s’interrogent nos voisins, qui se rendent en pèlerinage en Allemagne pour y décrypter ce miracle sur le front de l’emploi. Ils y font la connaissance de la formation en alternance, conjuguant expérience en entreprise et enseignement théorique sur les bancs de l’école.

Un système longtemps incompris

Pour la plupart des Européens, c’est une découverte : apprendre et travailler en même temps au lieu de commencer par apprendre et travailler ensuite. La Commission européenne salue le modèle allemand, qualifié de "garant contre le chômage des jeunes et la pénurie de main d’œuvre". Les Etats-Unis ont eu vent de ce système qui met le pied à l’étrier des jeunes Allemands, déclarait Barack Obama dans le dernier discours sur l’état de l’Union.

Longtemps, les étrangers ont eu du mal à comprendre ce système associant l’établi aux bancs de l’école. L’OCDE reprochait régulièrement à l’Allemagne de ne pas produire suffisamment de diplômés de l’enseignement supérieur. Une formation universitaire, licence et doctorat, sont aux yeux de nombreux experts internationaux des sciences de l’éducation le mètre-étalon de toutes choses.

Le maître-artisan allemand est un drôle de spécimen. Jugée très inférieure à la formation en école, la formation en entreprise est dévalorisée. Beaucoup d’Européens ont du mal à imaginer qu’un brevet d’apprentissage puisse avoir autant de valeur que le baccalauréat, un titre de maître-artisan autant qu’une licence. Laborieusement, la nouvelle se répand que la capacité d’innovation et le succès de l’industrie allemande et de ses produits dans le monde entier pourraient aussi être liés à la qualité de la formation des travailleurs qualifiés allemands.

Le modèle allemand fait un tabac

En Allemagne non plus, l’alternance n’a pas toujours fait l’unanimité. Les formations sont trop spécialisées, trop taillées sur mesure pour les besoins de certaines  entreprises, et le nombre de métiers enseignés – largement supérieur à 300 – est bien trop élevé, ergotaient les spécialistes de l’éducation, qui doutaient que les qualifications enseignées puissent tenir la cadence des mutations rapides de l’économie à l’ère d’Internet.

Le système de formation en alternance a été mis à rude épreuve pendant les périodes de chômage de masse, lorsque des dizaines de milliers de jeunes ne trouvaient pas de places d’apprentis. En décidant de taxer les entreprises qui n’embauchaient pas suffisamment d’apprentis, le gouvernement rouge-vert (SPD-Les Verts) a voulu obliger le secteur privé, en 2004, à ouvrir davantage de places d’apprentis. Au dernier moment, les corporations qui signaient le "pacte national pour l’apprentissage" avec le gouvernement ont été exemptées de cette taxe. Entre-temps, le marché des postes d’apprentis s’est renversé et l’offre est aujourd’hui supérieure à la demande.

Face à la crise, le modèle allemand fait un tabac à l’exportation. L’Allemagne a déjà convenu de coopérer avec six pays européens en matière de formation. Les entreprises allemandes jouent les pionnières et forment des collaborateurs dans leurs succursales à l’étranger, sur le modèle allemand. L’Allemagne n’entend pas seulement exporter sa recette à succès, mais espère également attirer sur son sol des Européens du Sud capables et motivés pour y occuper les places d’apprentis vacantes (lesquels ne rentrent pas chez eux au terme de leur formation, mais résorbent la pénurie de main d’œuvre ici). Les esprits sceptiques pointent la barrière de la langue et doutent que les immigrés joueront un rôle déterminant dans la résorption de la pénurie d’apprentis.

Des milliers de jeunes mis en attente

Il serait souhaitable que les grandes espérances de nos partenaires étrangers soient déçues. A court terme, le système d’alternance n’aura, en effet, qu’une influence limitée sur le problème colossal du chômage des jeunes. Le moment est fort mal choisi pour s’inspirer de la recette allemande – car le système allemand est fortement dépendant de la conjoncture. C’est le marché – et non les politiques chargés de l’éducation – qui dicte l’offre de places en formation. Ce sont les entreprises qui décident combien d’employés seront embauchés à l’avenir et avec quelles qualifications, et qui ouvrent des places d’apprentis en conséquence.

Le gros avantage du système allemand de formation en alternance est aussi son plus gros inconvénient. L’offre de formation dépend des besoins de l’économie – or, quand les temps sont durs, comme c’est le cas aujourd’hui dans les pays d’Europe malmenés par la crise, ces besoins sont limités. Pour pallier cet inconvénient, il convient de proposer une autre option à ceux qui ne trouvent pas de poste d’apprenti : une perspective d’emploi, une formation, un stage. Aucun jeune capable et désireux de se former ne doit rester sur le carreau, tel est le consensus en vigueur. La "garantie pour la jeunesse", que la Commission européenne vient de mettre en place dans le but de lutter contre le chômage des jeunes, existe depuis beau temps en Allemagne, quoi qu’elle ne dise pas son nom.

Au fil des années, les dispositifs compensatoires destinés à venir en aide aux jeunes diplômés sans ressources se sont mués en un "sas" opaque entre l’école et le monde professionnel, dans lequel des centaines de milliers de jeunes sont mis en attente. Ainsi, beaucoup de jeunes diplômés n’ont pas "le pied à l’étrier", contrairement à ce que croit Barack Obama.

Les accueillir à bras ouverts

Le fait que les pays d’Europe du Sud, aux prises avec une crise économique sans précédent, cherchent leur salut dans l’alternance, montre l’étendue de leur désespoir. Ils manquent non seulement d’entreprises prêtes à former les jeunes et de maîtres-artisans patients prêts à prendre des apprentis sous leur aile, mais aussi d’institutions, de partenariats entre les chambres des métiers, les employeurs, les syndicats et les politiques.

En Allemagne, ces partenariats ont cours depuis longtemps, ce qui n’a pas empêché des tensions, comme en témoigne le débat houleux sur le "pacte pour l’apprentissage", auquel les syndicats n’ont toujours pas adhéré.

Les pays d’Europe du Sud qui souhaitent reprendre à leur compte le système allemand ont de grandes ambitions. Mais il vaut mieux porter des réformes structurelles audacieuses plutôt que de tranquilliser les jeunes chômeurs à coups de mesures absurdes en faveur de l’emploi et de la formation. Les jeunes Européens du Sud qui viennent travailler ou suivre une formation chez nous ont eux aussi besoin de soutien. Nous devrions les accueillir à bras ouverts.

Traduction : Jean-Baptiste Bor

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