Culture : La crise n’a pas la langue dans sa poche

Street art à Berlin, par l'artiste Rallito-X.
Street art à Berlin, par l'artiste Rallito-X.
26 juillet 2013 – International New York Times (Paris)

La crise de la zone euro appauvrit des pans entiers de l’Europe, mais elle contribue à créer des néologismes colorés. Grâce à elle, des principes économiques complexes font désormais partie du langage courant.

Les Portugais ont un nouveau mot, grandolar, né de la crise de l’euro. Il veut dire : “soumettre un ministre à une manifestation où l’on chante un hymne révolutionnaire. Mais aujourd’hui, au bout de trois ans d’austérité, même les enfants portugais sont capables de “grandoler” leurs parents quand ils ne veulent pas prendre leur bain.

Les Italiens, qui suivent désormais l’écart entre le rendement des obligations allemandes et italiennes avec une passion dont seul le football faisait autrefois l’objet, balancent des néologismes comme la spreaddite (“l’écartite”), définie non sans humour par le quotidien romain La Repubblica comme “l’intensification des souffrances causées par un spread [l'écart entre les taux d'intérêts allemand et ceux des autres pays] croissant”.

En Grèce, les conversations dans les cafés, au bureau et dans le métro sont truffées de phrases elles aussi issues de la crise. Elles ont en particulier recours, de façon ironique, à des expressions ou des slogans proférés par les dirigeants politiques. Comme quand, en 2009, George Papandréou, alors Premier ministre, avait affirmé qu’il y avait de l’argent, alors que ce n’était clairement pas le cas. “Laissez, c’est pour moi", a ainsi dit un Grec qui fêtait son anniversaire dans un bar d’Athènes à ses amis qui se préparaient à sortir leurs portefeuilles. "Eh, il y a de l’argent, vous vous souvenez ?”

Un avant et un après la crise

La crise économique qui n’en finit plus en Europe est la cause d’un chômage record et de manifestations turbulentes, mais il existe aussi bien d’autres façons plus subtiles d’en jauger les effets. Pays après pays, elle a également engendré une langue à part entière, faisant entrer des termes financiers exotiques dans le langage commun pour donner naissance à un argot qui est le reflet de l’humour noir auquel beaucoup ont recours pour faire face à leurs difficultés incessantes.

L’argot de la crise transparaît même dans le discours de ceux qui se trouvent au sommet du gouvernement et de la société

L’argot de la crise transparaît même dans le discours de ceux qui se trouvent au sommet du gouvernement et de la société. D’aucuns redoutant que l’Espagne, comme la Grèce, n’ait besoin d’un renflouement international, Cristobal Montoro, le ministre espagnol du Budget, a promis l’an dernier à ses concitoyens tendus que los hombres de negro — ou les “men in black” (hommes en noir), comme l’on surnomme dorénavant les responsables de l’Union Européenne — n'allaient pas arriver.

Ces nouveautés linguistiques ont été assez nombreuses pour qu’en juin l’Académie royale espagnole, gardienne de la langue espagnole, mette la touche finale à une version modernisée du dictionnaire contenant 200 mots nouveaux ou ayant pris un sens différent. On y trouve entre autres l’inquiétante prima de riesgo (prime de risque), avec cette phrase en guise d’illustration : “La prime de risque de notre dette souveraine a augmenté de plusieurs points.”

Les Espagnols, dont beaucoup n'avaient jamais entendu de tels termes avant la crise financière de 2008, les emploient maintenant avec une telle régularité qu'ils ont tout autant de chances de surgir dans la conversation avec un chauffeur de taxi qu'au journal télévisé. Du point de vue linguistique, on peut distinguer entre poukou, le mot qu'utilisent les Grecs pour désigner la période d'avant la crise, et aujourd'hui.

De même, plusieurs termes ancrés dans la crise économique font partie des 5 000 mots ajoutés à la nouvelle version mise à jour du Duden, la référence en matière de dictionnaires allemands, parue en juillet. On y trouve schuldenbremse, littéralement frein à la dette, ou encore eurobond, une référence aux propositions de l'Union européenne d'émettre des obligations pour couvrir la dette des pays de la zone euro ; les Allemands craignent que de telles obligations ne grèvent leur propre économie. Même si le mot existe, la chancelière Angela Merkel a tout mis en œuvre pour que les euro-obligations n'existent pas.

Pour ne pas être en reste, un sociologue français, Denis Muzet, a récemment publié un livre, Les Mots de la crise, où il analyse les termes entrés dans la langue depuis le début de la crise. Y sont notamment répertoriées des expressions comme “perte du triple A”, “suppressions d'emploi” et “choc de compétitivité” — des mesures associées au réveil brutal qu'a constitué la crise. “La manière dont on parle de la crise contribue à la panique, cela contribue au dépressionnisme national”, assure M. Muzet, utilisant un néologisme à lui.

“Troïka”, le mot le plus partagé en Europe

Si une Portugaise porte une mini-jupe, un admirateur pourra lui demander si c'est l'effet de l'austérité, si elle fait des économies de tissu

Le climat d'austérité est si généralisé que le mot “austérité” lui-même s'applique à tout et n'importe quoi. Si une Portugaise porte une mini-jupe, un admirateur pourra lui demander si c'est l'effet de l'austérité, si elle fait des économies de tissu.

La crise en Europe dure depuis si longtemps qu’elle a sa propre génération : les “ni-ni” en Espagne, c’est-à-dire ces jeunes qui n’ont ni travail ni diplôme, ou encore, la “geração a rasca” au Portugal, cette génération fauchée et au bout du rouleau. “Malheureusement je connais bien les ni-ni : j’en ai une à la maison,” explique Carmen Blanco, 43 ans et au chômage, et dont la fille de 20 ans a abandonné les études et vit avec elle. “Je lui ai dit que sans diplôme, elle risquait de rester ni-ni toute sa vie,” poursuit-elle.

La nomenclature qualifiant les désespérés ne touche pas que les jeunes. En Grèce, les baisses de salaire et le chômage qui touche 27% de la population ont conduit à l’émergence d’une nouvelle classe sociale : les neoptohi, autrement dit les nouveaux pauvres, une expression calquée sur celle des nouveaux riches.

Le vocabulaire pour définir les types de manifestations et les manifestants est lui aussi d’une grande richesse. En Espagne, on les appelle les indignados, les indignés. Les retraités qui manifestent sont les yayoflautas, les vielles flûtes. La marea blanca, la marée blanche, évoque le raz-de-marée de médecins et d’infirmières qui ont défilé en blouse blanche dans les rues du pays pour protester contre les coupes budgétaires dans le secteur de la santé.

Le mot que presque tout le monde partage en Europe est “troïka” qui désigne le FMI, la Banque centrale européenne et la Commission Européenne, ces trois organismes internationaux accusés par les citoyens européens, de Lisbonne à Athènes, d’être à l’origine de tous leurs maux.

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