L’Europe des intellectuels : Où est passée la libre pensée ?

8 août 2013
De Morgen Bruxelles

Plus qu’un simple projet politique, l’Europe doit être un havre de tolérance garantissant la liberté d’expression. Les intellectuels jouent à cet égard un rôle central, mais ils n’ont pas toujours l’ouverture d’esprit nécessaire, constate une jeune philosophe.

De même que l’Europe n’est pas qu’une simple entité géographique, l’Union européenne est plus qu’un simple organe politique. Je la considère avant tout comme un projet moral. Si nous souhaitons que l’Europe soit une communauté ouverte, nous devons promouvoir des valeurs spécifiques comme la liberté, la tolérance, la responsabilité individuelle et interpersonnelle. Ces valeurs morales doivent y être profondément ancrées, sur les plans institutionnel et politique. Sans cet ancrage, ou s’il n’est pas suffisamment solide, ces valeurs s’effriteront.

Souvent, les valeurs qui nous sont chères nous semblent acquises. Nous ne prenons conscience qu’elles ne le sont pas que lorsque nous risquons de les perdre. En juin dernier, Zygmunt Bauman, sociologue de réputation internationale, a été harcelé par une centaine de skinheads polonais lors d’une conférence à l’université de Wrocław‎. Cet incident tumultueux m’a rappelé la nécessité de la liberté intellectuelle et le rôle des intellectuels dans la société.

Les intellectuels, ces contrepoids

Le concept d’“intellectuel” a une consonance assez négative. Il évoque l’image d’un vieillard qui, du haut de sa tour d’ivoire, pense avoir un meilleur aperçu de la société que ceux qui vivent en son sein. Pourtant, les intellectuels sont indispensables à une société saine. L’Histoire nous enseigne que l’une des premières cibles des régimes totalitaires — à gauche comme à droite — est l’esprit interrogateur de ceux qui pensent autrement.

Le débat intellectuel peut constituer un contrepoids de taille à l’extrémisme politique et à la rhétorique populiste. Aussi n’est-ce pas un hasard si les plus violentes attaques à l’encontre de la sphère intellectuelle libre viennent des populistes et des extrémistes.

On le constate dans la Hongrie de Viktor Orbán, où la liberté de la presse et l’opposition sont bridées, où les intellectuels sont poussés à bout et où l’antisémitisme, l’intolérance et le manque de liberté s’accentuent. A Wrocław‎, l’atteinte à la liberté intellectuelle venait d’une frange peu encline à la démocratie. Le groupe de hooligans a fini par être expulsé de l’amphithéâtre de l’université par des membres de la brigade antiterroriste polonaise et des agents de police armés jusqu’aux dents.

Voilà la liberté intellectuelle sauvée, pourrait-on se dire. Mais quand la liberté de pensée et d’expression dépend de nos services antiterroristes, ne faut-il pas s’attendre à ce que la situation tourne mal en Europe ? Il est difficile de penser librement à l’intérieur d’une cuirasse.

Les idées sont des marchandises

Il y a bien des manières de rogner la liberté ; cela ne se fait pas forcément sous la contrainte

Chez nous aussi, la liberté intellectuelle est peut-être moins évidente que nous le supposons. Il y a bien des manières de rogner la liberté ; cela ne se fait pas forcément sous la contrainte. La manipulation, les pressions implicites, le conformisme ou même l’entretien d’une notion aussi vague que “l’air du temps” sont des mécanismes efficaces pour obliger les gens à penser en cadence.

Actuellement, plusieurs facteurs réduisent la sphère intellectuelle. La contrainte de publier dans le monde universitaire, ou le diktat des chiffres de vente sur le marché des livres, orientent le contenu et la forme de la pensée dans une direction déterminée. Les idées sont des marchandises et la conception d’une idée qui ne se vend pas ne rapporte rien.

Ces pressions économiques favorisent la radicalisation, la prise de positions de plus en plus catégoriques. Pour vendre, il faut se faire remarquer. Une vérité qui se situe au centre est vite piétinée sous l’assaut d’opinions extrêmes. Les nuances se remarquent rarement. Contrairement aux positions hardies.

Introspection critique

C’est aussi l’effet du populisme sur le débat politique et social : une rigidité et une agressivité croissante dans l’argumentation qui s’opposent non seulement à tout dialogue, mais aussi à toute introspection critique. Et sans dialogue ou introspection critique, la sphère intellectuelle est extrêmement restreinte.

Un véritable philosophe est une personne qui remet tout en cause, et avant tout lui-même

Un véritable philosophe est une personne qui remet tout en cause, et avant tout lui-même. L’auto-relativisation est indispensable à l’ouverture d’esprit. Il n’y a de liberté de pensée que lorsque l’on est capable de remettre en cause ses propres conceptions. Même si, en se livrant à ce questionnement et en relativisant ce qui nous concerne, on peut parfois avoir l’impression d’être un charlatan, comme l’a fait remarquer autrefois le philosophe polonais Leszek Kołakowski.

Kołakowski était un modèle d’esprit libre. Il était le contraire d’un philosophe passant son temps à déclamer ses vérités le poing levé. Kołakowski soulignait sa propre ignorance tout comme l’ignorance des autres. Par là-même, il rendait davantage justice à la vérité que les esprits critiques autoproclamés qui se montrent surtout critiques vis-à-vis des autres, et non vis-à-vis d’eux-mêmes.

Kołakowski, source d’inspiration

Début juillet, j’étais à Varsovie pour participer à un débat sur les valeurs européennes et les moyens de les transposer politiquement. Ce débat était organisé par la Commission européenne, convaincue qu’une interaction entre intellectuels et politiciens peut amener à mieux gouverner.

Un nombre non négligeable de membres de la délégation polonaise a cependant saisi cette occasion pour donner des leçons au président de la Commission, José Manuel Barroso, lui reprochant l’appauvrissement culturel (supposé) de l’Europe. Leur ton arrogant illustrait le point de vue que j’étais moi-même venu défendre, à savoir que les intellectuels font souvent preuve de rigidité et de suffisance dans leur argumentation. Ils constituent ainsi eux-mêmes un obstacle au débat ouvert dont ils ont besoin pour fonctionner.

J’étais assise à côté de György Konrád, écrivain hongrois qui, tout comme Kołakowski, incarne la libre pensée, avec autant de subtilité que de modestie. Je l’ai vu lever les yeux au ciel tandis que le débat tournait aux reproches et il m’a dit qu’il en avait mal à la tête. L’Europe ferait bien de s’inspirer davantage des descendants spirituels de Kołakowski et de Konrád. Même si d’aucuns ne manqueront pas de trouver ma remarque arrogante et prétentieuse en soi. Il est donc temps pour moi de me retirer et de me remettre en cause.

Traduction : Isabelle Rosselin

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