Gibraltar : Des colonies qui défient le sens de l’histoire

Un pêcheur espagnol proteste dans la baie d’Algeciras, en face du Rocher de Gibraltar, le 18 août 2013
Un pêcheur espagnol proteste dans la baie d’Algeciras, en face du Rocher de Gibraltar, le 18 août 2013
20 août 2013 – The Guardian (Londres)

L'Empire britannique n'est plus et conserver des territoires autrefois stratégiques comme Gibraltar n'est qu'une relique du passé. Le succès florissant du Rocher comme paradis fiscal a exaspéré son voisin englué dans la crise financière, pourtant son avenir est loin d'être menacé.

Rien de tel qu'un bon vieux navire de guerre. Le 12 août, le HMS Illustrious quittait Portsmouth en majesté, passant devant le HMS Victory et une foule de patriotes en liesse. Une semaine plus tard, il était au large de Gibraltar, à portée de canon du cap Trafalgar. Dans la nation entière, les poitrines se gonflent, les yeux s'embuent. Voilà l'orgueil national, encore fouetté par l'esprit olympique, qui s'en va roussir la barbe du roi d'Espagne [référence à la phrase prêtée à Francis Drake, qui incendia 37 navires espagnols dans le port de Cadix en 1587].

L'Empire britannique avait certes bien des atouts, mais il n'existe plus – il a disparu, il est mort et enterré, fini l'Empire. La seule idée d'un navire britannique censé menacer l'Espagne est ridicule. Est-il supposé aller bombarder Cadix ? Ses canons ont-ils le pouvoir de désengorger les embouteillages aux heures de pointe dans cette colonie que la majorité des Britanniques considèrent comme un repaire d'évadés fiscaux, de trafiquants de drogue et de geignards de droite ? Les Gibraltariens ont des droits, certes, mais on voit mal en quoi le contribuable britannique devrait, pour garantir leur application, envoyer des bâtiments de guerre, même dans le cadre de simples "exercices".

Tout examen de la situation des colonies britanniques actuellement disputées, Gibraltar et les Malouines, ne peut déboucher que sur deux conclusions : soit le droit international ratifie sans conteste la légitimité de la souveraineté britannique, soit tout cela n'est plus aujourd'hui qu'une parfaite aberration

Tout examen de la situation des colonies britanniques actuellement disputées, Gibraltar et les Malouines, ne peut déboucher que sur deux conclusions : soit le droit international ratifie sans conteste la légitimité de la souveraineté britannique, soit tout cela n'est plus aujourd'hui qu'une parfaite aberration.

Les Etats nations du XXIème siècle ne souffrent plus l'humiliation d'être amputés par ces rognures d'empires datant des XVIII-XIXe siècles. La plupart des empires européens étaient fondés sur la realpolitik de l'équilibre des puissances, et plus précisément sur les traités d'Utrecht (1713) et de Paris (1763). Aujourd'hui, la même realpolitik impose leur démantèlement. C'était d'ailleurs l'une des premières vocations des Nations unies.

Il va de soi que les habitants de ces colonies ont droit à la considération, mais jamais l'on n'a vu ces droits-là l'emporter sur le réalisme politique. Cela n'a d'ailleurs jamais été la position de la Grande-Bretagne, en tout cas quand les circonstances l'exigeaient. On n'a pas pris la peine de consulter la population de Hong Kong ou de Diego Garcia, sans parler même de leur accorder l'"autodétermination", quand la Grande-Bretagne a décidé de les jeter aux oubliettes de l'Histoire. Hong Kong a été rétrocédée à la Chine en 1997 quand a pris fin le bail sur les Nouveaux Territoires, et Diego Garcia a été livrée au Pentagone, en 1973, quand celui-ci l'a exigé. Les Britanniques de Hong Kong se sont vu refuser un passeport, et les habitants de Diego Garcia ont été envoyés sans discussion à l'île Maurice et aux Seychelles.

Magouilles en tout genre

Ces colonies n'apportent rien à la sécurité de la Grande-Bretagne, qui ne dépend pas de stations de ravitaillement dans l'Atlantique. La France a survécu à la perte du Sénégal et de Pondichéry, et le Portugal à celle de São Tomé et de Goa. Quand les Indiens ont annexé Goa en 1961, la communauté internationale n'a pas moufté. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si le [premier] plan d'invasion des Malouines par l'Argentine en 1982 avait été baptisé “opération Goa” – Buenos Aires s'imaginait qu'il passerait lui aussi comme une simple petite remise en ordre post-impériale.

Les dernières reliques de l'Empire britannique survivent aujourd'hui dans les interstices de l'économie mondiale. Elles comptent parmi les grands gagnants de l'hémorragie fiscale permise par la mondialisation financière ; nombre d'entre elles sont devenus synonymes de magouilles en tout genre. Les Bermudes mettent en rage les autorités fiscales américaines. [Le ministre britannique des Finances] George Osborne, lui, entend bien avoir la peau des évadés fiscaux des Caïmans et des îles Vierges britanniques.

L'Espagne entretient de longue date des griefs quant au rôle trouble de Gibraltar dans la contrebande, le blanchiment d'argent et les jeux d'argent offshore, qui échappent à son champ d'action légal. La grogne a même atteint un paroxysme en 2007 avec la publication d'un rapport du FMI sur les lacunes de la réglementation financière du Rocher. Grâce à son statut de paradis fiscal, Gibraltar attire des flots d'argent, et l'Espagne enrage de voir pareilles sommes échapper à l'impôt et circuler sur ce qu'elle considère comme son territoire.

Ces vastes parcs à thème british, avec boîtes à lettres rouges, fish and chips et bière tiède, entendent avoir le beurre et l'argent du beurre

Ces colonies se prétendent "plus britanniques que les Britanniques", à ceci près qu'elles ne paient aucun impôt à la Grande-Bretagne et servent de paradis fiscaux aux fonds britanniques. Gibraltar s'est en particulier spécialisée dans les paris sur Internet. Ces colonies assurent faire allégeance à la Couronne, mais pas à son chancelier de l'Echiquier, ni à ses autorités financières. Ces vastes parcs à thème british, avec boîtes à lettres rouges, fish and chips et bière tiède, entendent avoir le beurre et l'argent du beurre. Et quand leurs voisins se mettent en rogne, elles exigent de ceux dont les impôts financent leur protection d'envoyer soldats, diplomates et juristes à la rescousse.

Dans la querelle juridique entre la Grande-Bretagne et l'Espagne, c'est la première qui est dans son droit. Bien que les Britanniques aient refusé de faire partie de l'espace Schengen, qui instaure la liberté de circulation aux frontières, tous les Etats de l'Union européenne sont censés faciliter les déplacements de leurs ressortissants. La taxe d'entrée de 50 euros voulue par l'Espagne est excessive. Il est peut-être paradoxal pour des ministres tories d'aller plaider leur cause devant des tribunaux européens honnis, mais c'est bien ce qu'il faut faire. [Comme le disait Churchill], de longs blablas (même juridiques) valent toujours mieux qu'une longue guerre.

Grains de sable

Cela dit, il serait bien inconcevable qu'un honnête médiateur ne puisse résoudre cette dispute vieille de plusieurs siècles. La Grande-Bretagne a cherché à plusieurs reprises à conclure un compromis sur la souveraineté de Gibraltar. Thatcher avait ouvert des pourparlers en 1984 après avoir réussi à régler les deux questions de la Rhodésie et de Hong Kong. Les Espagnols ont proposé pour le Rocher un statut d'autonomie complète semblable à celui des Basques et des Catalans, qui respecte la langue et la culture locales et offre une certaine indépendance fiscale. Comme l'a montré l'exemple hongkongais, transfert de souveraineté ne signifie pas absorption politique.

Mais voilà, l'incurie espagnole alimente l'intransigeance gibraltarienne. Bloquer une frontière n'a jamais permis de reconquérir les cœurs et les esprits, pas plus que de faire débarquer aux Malouines les forces spéciales argentines. L'Espagne exigeait la souveraineté immédiate – et peu importe qu'elle possède elle-même des colonies en Afrique du Nord. Elle a ainsi mis au pied du mur les gouvernements britanniques successifs, rendus vulnérables aux lobbyistes colonialistes agitant le spectre de l'autodétermination.

En 2002, un référendum à Gibraltar a débouché sur 98 % de soutien au maintien du statut actuel – le scrutin organisé aux Malouines a abouti à un résultat semblable.

A dire vrai, les paradis fiscaux britanniques sont plus tranquilles qu'ils ne l'ont jamais été, placés par l'Histoire sous la protection de la Grande-Bretagne et barbotant à leur guise dans les eaux troubles de l'économie mondiale pour y pêcher la manne financière. Ce double atout a engendré une tribu de British pleins aux as qui vivent dans un monde parallèle. Quand j'ai demandé à ce Gibraltarien qui se proclamait "Britannique à 150 %" pourquoi il ne payait donc pas au moins 100 % d'impôts au fisc britannique, il m'a répliqué : "Pourquoi est-ce que je paierais pour des gens qui sont à des milliers de kilomètres ?"

Tant qu'ils nieront la logique de l'Histoire et de la géographie, ni Gibraltar ni les Malouines ne seront vraiment "en sécurité". Un de ces jours, ces reliques d'un autre temps finiront bien par se fondre de nouveau dans leur territoire naturel et cesseront d'être des grains de sable dans les rouages des relations internationales. Ce jour arrivera plus vite si les Etats se décident à agir contre les paradis fiscaux.

En attendant, les habitants de Gibraltar peuvent bien continuer à voter autant qu'ils le veulent pour "rester Britanniques". Mais s'ils n'acceptent ni la fiscalité ni la discipline que la plupart des Européens acceptent, et ce tout en phagocytant l'activité des centres financiers européens, ils ne peuvent guère s'attendre à ce qu'un Etat de l'UE vienne les protéger contre un autre. Six heures d'attente de temps en temps au poste-frontière de La Línea, ce n'est pas bien cher payé pour rester en dehors de la réalité.

Traduction : Julie Marcot

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