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Roumanie : Roşia Montana, l’histoire d’or qui empoisonne le pays

5 septembre 2013
HotNews.ro Bucarest

Manifestation contre le projet d'exploitation de la mine de Roşia Montana à Bucarest, le 2 septembre.

Le gouvernement roumain prépare une loi autorisant l’exploitation au cyanure de la plus grande mine d’or d’Europe. Malgré le silence médiatique, les manifestations se multiplient contre un projet très favorable à l’entreprise exploitante.

Il existe des décisions politiques tellement ulcérantes qu'elles arrivent à mobiliser contre elles des gens que, autrement, des années-lumière séparent en termes de valeurs et positions doctrinales. A l'hiver 2012, un projet de réforme du système de santé accomplissait l'exploit de faire descendre dans la rue des activistes des ONG, des nationalistes, des anti-capitalistes, des ultras, des écologistes et des féministes.

Le projet de loi sur l'exploitation de Roşia Montana approuvé le 27 août par le gouvernement a eu le même effet. D'une cause qui mobilisait jusqu'à maintenant surtout les écologistes, Roşia Montana est subitement devenue un sujet d'intérêt général. La portée du mouvement de protestation qui a débuté le 1er septembre va bien au-delà de la question strictement ponctuelle de l'exploitation de Roşia Montana – et touche maintenant au modèle de développement économique, à la manière de légiférer, à la démocratie elle-même.

Motif d’optimisme

Les groupes nationalistes sont poussés dans la rue par le slogan traditionnel "Ne vendons pas notre pays !", les libéraux de droite par la violation des limites de l'Etat de droit et du principe de propriété privée, les anti-capitalistes par les privilèges accordés aux corporations.

Comment en sommes-nous arrivés là et qu'est-ce qui a déclenché cette soudaine mobilisation ? Premièrement, une loi bénéficie d'une visibilité plus large que de simples avis techniques. Rosia Montana Gold Corporation [RMGC, une co-entreprise entre la société canadienne Gabriel Resources et l’entreprise publique roumaine Minivest] a voulu tout obtenir d'un coup, sautant la case bureaucratique. Mais qui trop se hâte reste en chemin : un projet de loi permet une mobilisation bien plus large que les ordres confidentiels de quelque ministre.

Une prérogative qui incombe, par définition, à l'Etat, est transférée avec légèreté vers une société privée

De plus, les dispositions du projet de loi en elles-mêmes sont de nature à attiser la colère même de ceux qui sont généralement favorables à l'exploitation de Roşia Montana. En effet, par cette loi, RMGC peut être mandatée par l'Etat pour les procédures d'expropriation – elle peut donc exproprier tout résident refusant de lui vendre sa propriété. Une prérogative qui incombe, par définition, à l'Etat, est transférée avec légèreté vers une société privée. RMGC peut ainsi, en seulement 45 jours après sa demande, devenir propriétaire de tout immeuble de l'Etat roumain nécessaire à son exploitation de la mine. Et, comble pour l'Etat de droit, si une procédure d'approbation afférente au projet a été annulée en justice, les autorités roumaines sont tenues de délivrer, sous 30 jours, une autre approbation qui remplace celle annulée.

Le mouvement de protestation, qui a fait sortir dans les rues quelques 15 000 personnes par jour à Bucarest et dans le pays, devrait être un motif d'optimisme. Étant donné que RMGC a pompé des millions dans les trusts de presse, se mettant ainsi les chaines de télévision dans la poche – la grande majorité d'entre elles sont favorables au projet de loi du gouvernement -, c'est donc la circulation de l'information sur les réseaux sociaux qui a facilité la mobilisation. Les silences des chaines de télé sont tout aussi éloquents, car pendant les manifestations diffusaient des nouvelles sur l'hospitalisation de l'empereur des Roms Iulian (B1TV) ou sur la naissance du petit-fils du président Traian Băsescu (ProTV).

Léthargie civique

Une opinion dans un contexte miné par la désinformation est-elle pertinente ?

Devrait-on s'étonner dans ce contexte que la plupart des Roumains soient favorables au projet Roşia Montana ? Comme par hasard, le jour même des mouvements de protestation la presse livrait un sondage Sociopol montrant que 70% des Roumains soutenaient le projet Roşia Montana. Manipulation ? Exagération ? Qu'importe ? Une opinion dans un contexte miné par la désinformation est-elle pertinente ? Sans doute aussi pertinente que les 99% de voix en faveur des dirigeants politiques dans les Etats autoritaires où il n'y a aucune liberté de la presse.

La présence dans les rues de ceux qui ont protesté également en 2012 devrait donner matière à réfléchir à ceux qui souffrent encore de la "théorie du complot". Si ce sont les mêmes gens (qui protestaient contre un gouvernement de droite) alors qu'en est-il de l'allégation "personnes payées par l'USL" [l’Union sociale-libérale, la coalition de centre-gauche au pouvoir à Bucarest] alors que c'est l'USL qui est au pouvoir ? Qui, alors, a fait sortir les gens dans les rues hier ? La réponse est simple : la classe politique toute entière.

C'est peut-être douloureux, inadmissible, scandaleux pour politiciens et analystes, mais on assiste bien à la genèse d'un phénomène sans précédent dans notre histoire postrévolutionnaire (1989) – la constitution d'une véritable opposition au sein de la société civile. Quelques milliers de personnes ne peuvent pas encore se comparer aux centaines de milliers de manifestants en France ou au Portugal, mais selon les standards de la société roumaine, asphyxiée par une léthargie civique comme elle est, c'est un grand pas en avant.

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