Tableaux retrouvés en Allemagne : Les couleurs d’un passé douloureux

15 novembre 2013 – Süddeutsche Zeitung (Munich)

Les 1 400 tableaux volés par les nazis retrouvés chez Cornelius Gurlitt ne sont pas seulement une grande découverte artistique. A travers l’histoire de ce fils de collectionneur d'art à l'époque nazie, c’est la question du rapport de l’Allemagne à son passé qui est en partie reposée.

Ça y est, ils l’ont retrouvé, le vieillard le plus recherché du pays. Paris Match l’a pris en photo dans un centre commercial de Schwabing [quartier de Munich]. Brushing blanc soigné, mise élégante. Il regarde de côté, l’air mal à l’aise, la bouche entrouverte, comme s’il voulait dire quelque chose mais qu’aucun mot ne sortait.

Voici donc – selon toute vraisemblance – Cornelius Gurlitt, le fils du marchand d’art nazi Hildebrand Gurlitt. Voilà une semaine, le magazine Focus révélait que la police avait déjà perquisitionné en 2012 son appartement de Munich, où s’entassaient des œuvres réunies pour la plupart sous le régime nazi. Si le Parquet ne recherche pas Gurlitt, ne sachant pas encore ce que l’on peut lui reprocher sur un plan juridique, d’autres mènent l’enquête depuis [le 11 novembre] : détectives embauchés par les héritiers de collectionneurs juifs, journalistes, photographes, représentants des musées.

Ce qui subsiste ici, derrière les volets roulants baissés d’un immeuble moderne, n’est rien moins qu’un concentré du chapitre le plus sombre de l’histoire allemande

L’histoire n’a rien d’anecdotique : ce qui subsiste ici, derrière les volets roulants baissés d’un immeuble moderne, n’est rien moins qu’un concentré du chapitre le plus sombre de l’histoire allemande. Un homme esseulé y entreposait l’héritage de son père, un homme aussi allemand qu’on peut l’être. Hildebrand Gurlitt a collaboré avec le régime nazi et profité de lui, dépossédant des collectionneurs juifs de leurs biens et donc de leurs moyens d’existence, privant des musées de joyaux de l’art moderne. Parallèlement, outre le fait qu’il avait lui-même un peu de sang juif, c’était également un mécène et un défenseur de ces artistes d’avant-garde dont il conservait ou revendait les œuvres, selon les cas.

Dissimulation

Ce sont les paradoxes de notre histoire commune, et tous les descendants ne s’en accommodent pas aisément. Cornelius Gurlitt a manifestement considéré qu’il n’avait pas d’autre choix que de se retrancher dans le secret familial. Il aurait pu transmettre l’héritage paternel à une fondation à la mort de sa mère, à la fin des années 1970, ou le céder à l’Etat à des fins de recherches et de restitution.

Mais Cornelius Gurlitt n’avait pas le libre-arbitre, ni le recul nécessaire sur ses origines, et rien ne dit qu’il les aura aujourd’hui, à l’heure de la traque. La conclusion d’un arrangement serait aujourd’hui la seule issue heureuse possible, car personne n’a abrogé la législation sur le détournement d’œuvres d’art à la fin de la guerre. La loi de 1938 sur l’"art dégénéré" est toujours en vigueur. Sur un plan juridique, l’idée s’est imposée en Allemagne que le pillage des musées était un "fait du prince", et c’est pourquoi aucun musée n’a pu réclamer quoi que ce soit après la guerre. En outre, les collectionneurs privés, comme la famille Gurlitt, sont exclus de tous les accords qui ont été passés plus tard sur les œuvres d’art confisquées à des juifs.

Ces dysfonctionnements majeurs sont connus et des dossiers juridiques plus brûlants que celui-ci ont émergé ces dernières années. Pourquoi l’affaire Gurlitt fait-elle autant de bruit ? L’attrait sinistre qu’elle exerce réside dans un double jeu de cache-cache, celui de Cornelius Gurlitt, d’abord, puis celui du procureur aujourd’hui, qui n’a toujours pas, hélas, publié de liste exhaustive des œuvres dissimulées.

Cornelius Gurlitt, qui va sur ses 80 ans, a sans doute senti que les agissements de ses parents, pour légaux qu’ils fussent, étaient illégitimes. Il a consacré sa vie à la dissimulation du mensonge familial, renonçant à toute activité professionnelle et à fonder une famille, vouant son existence à la préservation de la réputation de son père.

Cornelius Gurlitt n’est peut-être qu’un inadapté parmi d’autres – la semaine dernière, on a cru voir dans sa timidité devant l’objectif la preuve qu’il s’agissait d’un monstre à demi fou, capable de tout. Or, l’homme est si peu combatif qu’il n’a même pas pris d’avocat. Celui qu’il aurait tout de suite fallu voir comme un marginal au milieu de sa caverne d’Ali Baba a pourtant fait l’objet de peu de compassion – il importait surtout de se rassurer, de se dire que, contrairement à lui, nous en étions sortis, que nous étions guéris des crimes nazis et de leurs répercussions. Vraiment ?

Vieilles blessures

Celui qui comme Cornelius Gurlitt a vu le jour en 1933 en Allemagne n'a été, la plupart du temps, ni bourreau, ni victime. Il s’est accommodé d’un régime de non-droit, s’est heurté, enfant, à l’émergence de nouvelles valeurs en 1945, avant de faire partie de ces gens qui ont bâti la nouvelle République fédérale. Ce n’est qu’aujourd’hui, à l’heure où sa génération arrive à un âge avancé, que sa conception de l’existence chancelle, que les vieilles blessures se ravivent. L’histoire de Cornelius Gurlitt peut aussi être l’occasion d’en savoir plus et, peut-être, de faire parler ce fils d’Allemagne – ou si ce n’est lui, au moins ses tableaux, ses dessins et ses archives soigneusement dissimulés.

La mort de tous ceux qui s’abaissèrent à l’opportunisme et à la cruauté ne marque pas la fin de l’histoire

Aujourd’hui, le gouvernement allemand a annoncé qu’il allait jouer la carte de la transparence et publier sur Internet une liste, dans la mesure où la loi le lui permet. Une bonne initiative. En dissimulant la nature des œuvres, il mettait les nerfs de l’opinion à rude épreuve. Le double jeu de cache-cache qu’a déclenché cette découverte agite les esprits car tout le monde pressent toutes les mauvaises surprises que peut receler un passé si cruel : des fantômes d’hier, que nous ne connaissons pas vraiment ou que nous ne parvenons pas à comprendre, mais qui peuvent revenir nous rendre visite à tout moment. La mort de tous ceux qui s’abaissèrent à l’opportunisme et à la cruauté ne marque pas la fin de l’histoire. Car les œuvres d’art survivent aux les hommes – elles sont notre mémoire. Le sentiment diffus qu’éprouvent beaucoup d’Allemands prend corps avec cette découverte : tout à coup, d’authentiques tableaux refont surface, dans la maison d’un authentique fils de nazi. Aujourd’hui, on a le choix de pointer du doigt ce messager venu du passé et d’évacuer une nouvelle fois la question de la culpabilité, ou d’accepter Cornelius Gurlitt comme l’un des nôtres, avec sa détresse.

Le temps est venu de trouver, avec lui, un moyen d’aller mieux.

Traduction : Jean-Baptiste Bor

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