Ukraine : Klitchko, l’opposant coaché par Merkel

11 décembre 2013
Der Spiegel Hambourg

Depuis le début des manifestations pro-européennes, l'ancien boxeur s'est imposé comme l'un des principaux opposants au président Viktor Ianoukovitch. Formé par les chrétiens-démocrates de la chancelière allemande, il pourrait bientôt être adoubé par d'autres dirigeants européens. Extraits.

Depuis le 28 novembre, il est un fait certain qu’Angela Merkel et Viktor Ianoukovitch ne seront plus amis dans cette vie, ce qui n’a pas échappé à ce dernier non plus. Les deux dirigeants participaient ensemble, aux côtés des chefs d’Etat et de gouvernement de l’Union européenne et d’Europe de l’Est, à un dîner organisé dans l’ancien Palais des grands-ducs de Lituanie, au cœur d’une Vilnius illuminée à l’approche des fêtes.

Les vol-au-vent n’étaient pas encore arrivés sur les tables que le président ukrainien s’est lancé dans une tirade alambiquée sur la complexité des relations que son pays entretenait avec l’Europe d’un côté et la Russie de l’autre. A un moment donné, il fut interrompu par la chancelière. "Autant vous arrêter là, mon cher Herr Ianoukovitch", lui lança-t-elle sous le regard médusé du chef d’Etat arménien assis à côté d’elle, "puisque vous ne signez pas".

"La porte reste ouverte à l’Ukraine", n’a eu de cesse de marteler Angela Merkel après le fiasco [de la non-signature de l’accord d’association]. L’Europe reste ouverte au dialogue. Mais avant les prochains pourparlers, la chancelière veut abattre une nouvelle carte : Vitali Klitschko. Du haut de ses deux mètres, l’ancien boxeur professionnel doit devenir l’adversaire europhile d’un Viktor Ianoukovitch acquis à la cause du Kremlin – et, au bout du compte, finir par signer l’accord d’association avec les Européens.

La bataille de 2015

“Klitschko est l’homme qu’il nous faut”, entend-on à la direction du PPE

Il est sans doute exagéré d’évoquer un "changement de régime", mais il y a tout de même un peu de cela : la CDU d’Angela Merkel et le groupe politique conservateur formé par le Parti populaire européen (PPE) misent sur Vitali Klitschko pour mettre de l’eau dans le vin du "non" ukrainien depuis l’intérieur du pays. L’ancien boxeur est censé unifier l’opposition avant d’en prendre les rênes, dans la rue, au Parlement et enfin dans la bataille pour l’élection présidentielle de 2015. “Klitschko est l’homme qu’il nous faut”, entend-on à la direction du PPE. "Il a un programme européen clair" – et Angela Merkel a encore des comptes à régler avec Poutine.

En coulisses, on bûche. L’Alliance démocratique pour la réforme (Oudar), le parti de Vitali Klitschko éclos de fraîche date, est depuis peu membre observateur du PPE. Les bureaux du Parti populaire européen de Bruxelles et de Budapest forment les membres du nouveau parti à l’action parlementaire et soutiennent le développement d’Oudar à l’échelle nationale. Think-tank affilié à la CDU, la Fondation Konrad Adenauer joue également un rôle important. Klitschko a d’ailleurs expressément demandé son aide à des proches de la chancelière.

C’est cependant Klitschko qui est au cœur de cette entreprise. Depuis quelque temps déjà, l’Ukrainien voit régulièrement le directeur de la chancellerie fédérale, Ronald Pofalla, qui s’occupe depuis des années des oppositions en Europe de l’Est, en particulier sous le régime autoritaire biélorusse.

Il a donné de nombreux tuyaux à Vitali Klitschko, et le novice en politique lui a demandé conseil : comment réagir, par exemple, aux rumeurs d’aventures extraconjugales manifestement répandues par le pouvoir pour le discréditer en Ukraine ?

Photo de famille à Bruxelles

Il convient de présenter le boxeur professionnel comme un présidentiable à prendre au sérieux, en Ukraine comme à l’étranger

Klitschko peut également compter sur l’aide discrète de Ronald Pofalla et du gouvernement allemand en vue de l’élection présidentielle de 2015. Une loi sans doute créée pour lui nuire, en vertu de laquelle un citoyen titulaire d’un permis de séjour dans un autre pays ne peut être reconnu résident ukrainien, s’oppose à sa candidature. Vitali Klitschko se voit ainsi dans l’impossibilité de prouver qu’il a séjourné dix ans en Ukraine avant le scrutin, condition préalable à toute candidature selon la Constitution. Néanmoins, il peut être sûr que la chancelière interviendra auprès du président Ianoukovitch pour que cette loi ne suffise pas à l’empêcher de poser sa candidature. Pour ce faire, il convient de présenter le boxeur professionnel comme un présidentiable à prendre au sérieux, en Ukraine comme à l’étranger. C’est précisément ce qui est train de se passer.

Vitali Klitschko était ainsi présent à la réunion préliminaire des chefs d’Etat et de gouvernement qui s’est tenue à Vilnius voilà dix jours. Il s’y est entretenu jusqu’à une heure tardive avec des députés de premier plan du Parlement européen, et s’il n’a pas encore convenu directement de rendez-vous avec Angela Merkel, celle-ci entend participer à la réunion préliminaire du PPE qui aura lieu lors du prochain sommet européen, à la mi-décembre – si l’on en croit le planning, Vitali Klitschko y serait une nouvelle fois convié. Et cette fois, il devrait apparaître sur les photos officielles aux côtés des chefs de gouvernement et rencontrer la chancelière. Politiquement, ce serait une belle promotion pour Klitschko, et un message fort de la part d’Angela Merkel.

Mais Klitschko peut-il unifier une opposition que l’on sait déchirée, composée en premier lieu de son propre parti, l’Oudar, du Parti patriotique d’Ioulia Timochenko et du parti nationaliste de droite Liberté ? Les soutiens de Vitali Klitschko au sein du PPE et du gouvernement fédéral espèrent que l’opposition présentera un candidat unique d’ici à la présidentielle 2015, face au tenant du pouvoir, Viktor Ianoukovitch – et que ce candidat l’emportera. Angela Merkel aurait alors rempli son premier objectif, qui était de voir l’avènement d’une direction europhile en Ukraine. Le vrai match retour Merkel contre Poutine pourrait alors commencer : la redéfinition des relations entre l’UE et l’Europe de l’Est.

Traduction : Jean-Baptiste Bor

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