L’Europe et les migrants : Le véritable enjeu du sommet UE-Afrique

11 novembre 2015 – The Times of Malta (La Valette)

Le sommet UE-Afrique qui débute ce mercredi à Malte a plus pour objet principal les questions de sécurité et le rapatriement des migrants que la coopération pourtant nécessaire, dénonce le responsable d’une organisation humanitaire basée sur l’île.

Le sommet UE-Afrique sur les migrants, surnommé sommet de La Vallette, a été décidé après un Conseil européen organisé en toute urgence en réaction à une des plus terribles tragédies aux portes de l’Europe, le naufrage qui a provoqué plus de 800 victimes en Méditerranée, en avril dernier.

Quelques jours avant le sommet, des désaccords entre l’UE et l’Union africaine (UA) ont commencé à apparaître au sujet de la question des rapatriements et des réadmissions. Cela n’a rien de surprenant, puisque le menu du sommet de La Vallette était perçu par les Africains comme ayant étant élaboré par les seuls Européens et cela, pour les raisons suivantes.

D’abord, il est clair que l’UE a organisé le sommet de La Vallette et que l’UA a été invitée à y assister. En fait, je devrais plutôt dire : certains dirigeants africains que l’UE considère importants pour son programme sur les migrations étaient invités à participer.

L’invitation de l’UA au sommet en l’absence de certains dirigeants pose problème. Par exemple, le choix d’exclure des chefs d’Etat comme le président du Zimbabwe Robert Mugabe, qui est également le président de l’UA, ne pouvait que provoquer des divisions au sein de l’Union africaine.

Outil de développement

Ensuite, le sommet de La Vallette était depuis le départ perçu par l’UA comme un sommet européen auquel elle était juste conviée . Au delà des différents outils qui définissent le partenariat entre l’UE et l’UA, il faut noter que cette dernière possède une position commune sur les migrations et le développement depuis 2006.

Alors que l’UA affirme que les migrations constituent un outil de développement et de réduction de la pauvreté, la stratégie de l’UE sur ce phénomène vise avant tout à sécuriser ses frontières avec l’Afrique. L’UA n’a cessé de demander à l’UE de revoir les politiques qui ont un impact négatif sur les économies africaines et leur développement, en particulier les politiques commerciales et la Politique agricole commune.

Selon un rapport publié cette année par le groupe de haut niveau sur les flux financiers illicites de la Commission économique de l’ONU pour l’Afrique, les transferts de fonds illicites, comme l’évasion fiscale et le blanchiment d’argent, en dehors de l’Afrique par les sociétés multinationales sont estimées à quelque 50 milliards de dollars par an, ce qui correspond au double du montant de l’aide que l’Afrique reçoit.

Chantage politique

Troisièmement, le sommet de La Vallette met l’UA et ses dirigeants face à un dilemme moral : l’UE représente le plus important bailleur de l’UA ; certains voient donc ce sommet comme un nouveau moyen d’effectuer un chantage politique et de tordre le bras à l’UA. L’UE agitera du cash à la figure des dirigeants africains et demandera en échange qu’ils reprennent leurs ressortissants.

L’absence d’accord sur une stratégie conforme à l’agenda porté par l’UE sera présentée par les dirigeants de l’UE à leurs électeurs comme une absence de volonté politique de la part des Africains et un manque de responsabilité de ceux-ci vis-à-vis de leurs concitoyens.

De plus, plusieurs observateurs notent qu’un échec sur un accord concernant les rapatriements offrira la possibilité à l’UE et à ses Etats membres de conclure des accords bilatéraux avec certains pays, en échange d’une aide financière.

Ces initiatives de la part de l’UE ou des Etats membres vont affaiblir et menacer la cohésion institutionnelle de la Commission de l’Union africaine.

Enfin, le sommet de La Vallette est de plus en plus vu par différents dirigeants africains comme la réunion qui va poser les bases pour le rapatriement en masse des migrants subsahariens présents en Europe vers leurs pays d’origine.

Meilleures opportunités

L’arrivée d’un grand nombre de réfugiés en provenance du Moyen-Orient et en particulier de Syrie, a transformé les migrants africains en migrants économiques dans le débat public.

Et c’est bien sur ce point que réside le désaccord de fond entre la position africaine sur les migrants et celle de l’UE : pour l’UA, la pauvreté et les catastrophes naturelles provoquées par le changement climatique obligent les jeunes Africains à migrer vers l’Europe à la recherche de meilleures opportunités ; l’émigration depuis l’Afrique a à la fois un impact positif sur les économies des pays africains en raison des tranferts de fonds effectués par les migrants , et un impact négatif sur les sociétés en raison de la fuite des cerveaux.

L’Pour l’UA une solution durable réside donc, non pas dans le rapatriement des jeunes migrants africains qui ont été déplacés de force, mais dans le soutien aux pays africains dans leur lutte contre les causes profondes racine des phénomènes qui provoquent l’émigration.

Je pense pour cela que le sommet UE-Afrique est l’occasion pour les dirigeants de l’UE et leurs homologues africains d’entamer un dialogue ouvert et transparent pour faire face aux inquiétudes des deux parties, en particulier afin de trouver des solutions durables en s’attaquant à la racine des problèmes.

La récente adoption par les Nations Unies des Objectifs de développement durable fournit le terrain pour que ce dialogue soit possible de manière à ce que, en cohérence avec l’esprit de la déclaration de l’ONU sur les objectifs, “personne ne soit laissé de côté”.

Traduction : Luca Pauti

Cet article est publié en partenariat avec #OpenEurope.

Porté par plusieurs médias européens, le projet #OpenEurope vise à “raconter les solidarités concrètes qui se construisent pour venir en aide aux migrants. Et à défendre un projet européen fidèle à ses valeurs d'accueil, d'asile et d'ouverture”. Les autres partenaires du projet sont CaféBabel (Europe), Correct!v (Allemagne), Le Courrier des Balkans (France), Efimerida ton syntakton(Grèce), Hulala (Hongrie), Infolibre (Espagne), Internazionale (Italie), Inkyfada (Tunisie) et Mediapart (France).

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