Accord UE-Turquie sur les migrants : L’Europe est paralysée par la peur

15 mars 2016
Internazionale Rome

Au lieu de perdre son âme dans des marchandages avec la Turquie afin qu’elle retienne les migrants désireux de se rendre en Europe, l’UE ferait mieux d’aider les Etats membres qui font face quasiment seuls à l’afflux des réfugiés.

Je veux une référence à la liberté de la presse, sinon, je ne signe pas”. Le président du Conseil italien Matteo Renzi a bien fait de pointer le projecteur sur la liberté d’expression en Turquie, avant de signer un accord sur les réfugiés avec le président turc Recep Tayyip Erdoğan. Dommage que, sous la pression des partis populistes et xénophobes qui grossissent en Europe, ce rappel aux valeurs fondamentales de l’UE sera vite oublié par les gouvernements nationaux, qui cherchent un accord avec Ankara à tout prix.

Cela restera un exercice de style, quoique louable. Car au lieu de prendre leurs responsabilités en accueillant ceux qui fuient les conflits et les violences, les différents chefs d’Etat et de gouvernement européens s’apprêtent à sous-traiter la question à la Turquie, un pays où les libertés civiles, les oppositions et les minorités sont de plus en plus menacées.

De la part des pays européens, il ne s’agit pas de realpolitik, mais d’une véritable faute politique et morale. La realpolitik consisterait à estimer que l’arrivée d’un ou deux millions de personnes est sans doute difficile à gérer, mais que, dans un continent avec plus de 500 millions d’habitants, on doit pouvoir trouver une place pour ce qui correspond à 0,2-0,4 % de la population totale. Comme l’a rappelé il y a quelques mois la chancelière allemande Angela Merkel, avant que la pression politique en Allemagne et à l’étranger et que l’absence de solidarité européenne l’aient déterminée à changer de position : “Wir Schaffen das” (on peut le faire).

Il ne s’agit pas uniquement de proclamer de manière incantatoire que l’immigration est une chose positive dans un continent âgé, avec une démographie en baisse et que toutes les études prouvent que les migrants, à moyen terme, représentent davantage une contribution qu’un poids sur les comptes des différents pays. Il s’agit d’affronter la réalité des chiffres et des faits. Ce qui est encore plus grave, c’est que les gouvernements européens – et non “l’Europe”, comme on simplifie jusqu’à la nausée – croient sauver leur peau grâce à un pays qui pèse moins de 5 % du PIB de l’UE.

En échange de la bienveillance d’Erdoğan afin qu’il garde les réfugiés, les pays européens sont prêts à lui accorder quasiment tout ce qu’il demande : des subventions (au moins 3 milliards d’euros par an), la suppression des visas pour les citoyens turcs, la relance du processus d’adhésion à l’UE et, de fait, une attention moindre envers les violences contre la minorité kurde et les violations des libertés fondamentales en Turquie.

Ce marchandage est absurde pour au moins trois raisons.

La première est probablement la plus grave. Elle sape les fondements mêmes de la construction communautaire, basée sur la mémoire des régimes totalitaires. Pour la première fois depuis sa naissance, l’Union européenne s’apprête à expulser vers la Turquie tous les migrants arrivés en Grèce, même ceux qui pour obtenir le statut de réfugié.

Deuxièmement, le deal part de l’idée que l’Europe a besoin de la Turquie, alors que c’est l’inverse. Avec la guerre en Syrie à deux pas de chez elle, les menaces d’attentats sur son territoire et les tensions avec la Russie, pour l’UE, c’est plutôt le moment de faire pression sur Erdoğan afin qu’il respecte davantage les droits démocratiques.

Troisièmement, parce qu’avec cet accord, les gouvernements européens espèrent calmer les opinions publiques respectives et faire reculer les forces xénophobes et populistes. De cette manière, on perd de vue le fait que le mal est bien plus profond. Il suffit de voir comment les partis et les mouvements nationalistes sont en hausse partout, même dans les pays peu frappés par la crise des migrants. En Pologne, par exemple, les migrants ne représentent que 1 % de la population. En Slovaquie, les récentes élections législatives ont été marquées par des discours racistes et anti-réfugiés – en 2015, Bratislava n’a accueilli que huit demandes d’asile.

En réalité, le mal de l’Europe réside avant tout dans la crise de confiance envers la politique. Les citoyens pensent que leurs dirigeants ne sont pas capables de gouverner la mondialisation, la révolution technologique, qui bouleversent les rapports sociaux et professionnels, et les changements des équilibres mondiaux dont les flux migratoires sont une démonstration concrète et quotidienne. C’est ce qui génère de l’angoisse et qui alimente les formations extrémistes. C’est pour cela que c’est un contresens que de s’en remettre à un pays comme la Turquie pour résoudre la question des migrants. Cela alimente le manque de confiance de l’Europe dans ses propres moyens et la capacité à répondre aux défis (surtout si Erdoğan ne respecte pas son engagement à ne plus laisser partir les migrants) et à la fin, cela ne fera qu’accroître encore plus les doutes des citoyens européens.

Dans un monde où l’élite européenne serait encore capable de faire de la politique, au lieu d’aller s’agenouiller à Ankara, les gouvernements nationaux devraient augmenter massivement leurs contributions à l’UE, afin de soulager les territoires frontaliers (à commencer par la Grèce et l’Italie) du rôle de contrôleur et d’accueil des migrants, et financer les régions qui acceptent (avec un retour économique significatif) de prendre en charge les réfugiés. Au fond, c’est ce que l’on fait, normalement, dans chaque pays.

Traduction : Luca Pauti

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