Interview avec Mateusz Kijowski : “En Pologne, on a créé des outils pour préparer un Etat totalitaire”

21 octobre 2016
VoxEurop

Mateusz Kijowski lors d'une manifestation à Varsovie, le 13 mars 2016.
Mateusz Kijowski lors d'une manifestation à Varsovie, le 13 mars 2016.

Depuis son accession au pouvoir, le parti Droit et Justice sape les fondements de l’Etat de droit, estime Mateusz Kijowski, président du Comité de défense de la démocratie (KOD), à l’origine des protestations antigouvernementales et pro-européennes des derniers mois et qui vient d’obtenir le Prix du citoyen européen décerné par le Parlement européen.

VoxEurop : Comment est né le Comité de défense de la démocratie (KOD) ?

Mateusz Kijowski : Par hasard, même si le besoin était criant. [L’opposant au régime à l’époque communiste] Krzysztof Łoziński a rédigé un article [intitulé “Il faut fonder un Comité de défense de la démocratie” en référence au Comité de défense des ouvriers (KOR) créé en 1976]. Je l’ai partagé le lendemain sur Facebook. Ce poste a suscité un grand intérêt. Lorsque Danuta, l’épouse de Jacek Kuroń – l’un des fondateurs du KOR – l’a “liké”, j’ai créé un groupe dans le cadre duquel on pourrait discuter des sujets abordés par le texte.

On pouvait lire dans l’article que la situation était difficile, semblable à celle des années 1970 et que des valeurs fondamentales étaient en péril. Il faut agir, comme à l’époque du KOR – de manière transparente, tout en s’opposant avec fermeté. L’auteur y mentionne trois axes – la surveillance des dirigeants et les manifestations ; l’éducation ; et l’aide accordée à ceux qui ont souffert du “bon changement” [annoncé par le parti Droit et Justice (PiS) au moment de sa prise de pouvoir].

Que s’est-il passé ensuite ?

En trois jours, 30 000 personnes s’étaient inscrites au groupe Facebook. Elles voulaient former une organisation et exigeaient que l’on sorte dans les rues et qu’on soit actifs dans le monde réel. De nombreux entrepreneurs proposaient leurs services – impression de tracts, transport – gratuitement. Le 3 décembre, on a organisé une première manifestation devant le Tribunal constitutionnel. Neuf jours plus tard, s’est déroulé la première marche regroupant tous les partis d’opposition – les trois présents au parlement et les formations de gauche qui n’ont pas franchi le seuil électoral.

Nous nous attendions à quelques milliers de personnes mais au final ce sont pas moins de 70 000 manifestants qui sont venus. Nous étions tous surpris. C’est comme ça que tout a commencé.

Qui sont les sympathisants du KOD et quels sont ses relais dans les médias?

Ce sont de simples citoyens. Au début, ils ne nous soutenaient que sur Facebook mais, avec le temps, ils se sont mis à défiler dans les rues. On est actifs sur différentes plateformes, dans différents endroits, de différentes manières. On publie des bulletins, on anime des sites Internet. On est soutenu par une radio Internet.

Les médias classiques se sont immédiatement intéressés à ce qu’on faisait. C’était inhabituel de voir autant de personnes s’engager aussi rapidement. Et ce grâce aux réseaux sociaux. Normalement, quand quelqu’un crée un évènement sur Facebook, seuls 10% des internautes inscrits viennent vraiment. Chez nous, c’était l’inverse. C’était un véritable phénomène. Ces manifestations avaient atteint une ampleur hors du commun. La deuxième grande manifestation s’est tenue le 19 décembre dans plus de vingt villes de Pologne. La suivante, focalisée sur la défense des médias libres, a eu lieu le 9 janvier.

Quelle suite pour le mouvement ?

On est en train de mettre en place des structures qu’on essaie d’entourer d’institutions pour rendre le mouvement plus efficace. On veut être opérationnels à plus long terme car les actions spontanées ne suffisent qu’au début. On a donc créé une association. Des médias sont apparus autour du KOD – notamment le site d’information koduj24.pl et oko.press, un site de journalisme d’investigation comparable à Wikileaks. Il permet de transmettre des informations de manière anonyme. Ces renseignements sont ensuite vérifiés par des journalistes qui s’en inspirent pour rédiger des papiers. C’est ainsi qu’on a appris qui sont les conseillers du ministre de la défense Antoni Macierewicz. Il s’avère que des individus lambda, sans aucun mérite, sans aucune connaissance des questions militaires se sont mis à conseiller ce membre du gouvernement.

Avez-vous un laboratoire d’idées qui permet d’aiguiller votre mouvement?

Władysław Frasyniuk, l’un des leaders de Solidarność, et Radosław Markowski, le plus éminent des politologues et des sociologues polonais, ont lancé le think tank “Démocratie du XXIe siècle”. Il se spécialise dans l’étude des élections, de la démocratie, des mécanismes qui régissent l’Etat et les partis. Le think tank collabore activement avec des représentants de notre région, c’est-à-dire des Hongrois, des Tchèques et des Slovaques mais aussi avec des Allemands, des Français, des Anglais et des Américains. Il doit donner des bases intellectuelles au mouvement, lui suggérer un discours, expliquer la réalité d’une autre manière que parti au pouvoir. L’objectif étant non seulement de réagir aux sorties du PiS mais aussi de proposer des idées.

La démocratie est-elle réellement menacée en Pologne ? Si oui, pourquoi ?

De fait, il n’y a plus de démocratie. Les lois votées par la majorité parlementaire nous ont déjà dépouillés d’une partie de nos droits civiques. Les citoyens peuvent être surveillés sans contrôle judiciaire. Le parquet est totalement soumis au pouvoir politique. La fonction publique est démontée au profit d’émissaires du parti. La nouvelle loi sur le marché du foncier agricole remet en cause le droit à la propriété. En effet, les agriculteurs ne peuvent pratiquement plus vendre leur terre à personne. Ils ne peuvent donc pas prendre de crédits car les banques ne veulent plus les leur accorder contre l’hypothèque des terres car elles ne peuvent pas en devenir le propriétaire de toute façon.

On a créé de nombreux outils préparant l’instauration d’un Etat totalitaire. Nous pouvons nous réjouir du fait qu’il n’y a pas de prisonniers politiques et que personne ne nous tire dessus dans la rue, mais les droits civiques ne dépendent plus des garanties légales et constitutionnelles mais de la bonne volonté des fonctionnaires et des politiques.

Pensez-vous que la voix du KOD soit écoutée en Europe ?

Je discute assez souvent avec les médias et les dirigeants d’Europe mais aussi du reste du monde (notamment des Etats-Unis et du Japon). Même si ce sont effectivement les journalistes européens qui s’intéressent le plus au destin de la Pologne. J’estime que notre voix est écoutée. Etsurtout,nos contacts avec les hommes politiques étrangers nous montrent qu’ils sont au courant de ce qui se passe en Pologne. Des représentants de l’UE nous ont dit que nos manifestations les avaient impressionnés.

Nous avons donc été remarqués, ce qui a une grande importance pour nous car nous comptons sur l’appui de nos amis de la communauté européenne. Nous avons des valeurs, des règles et des objectifs communs, bien que le gouvernement polonais veuille s’interposer entre les citoyens européens et l’UE.

Mais les valeurs polonaises sont-elles vraiment les mêmes que celle de l’Europe ? Les élections de 2015 n’ont-elles pas justement démontré que les Polonais étaient plus conservateurs ?

Il n’y a pas eu de revirement important au sein de la société. La population était plutôt fatiguée par le gouvernement précédent, celui de la Plateforme Civique (PO) [entre 2007 et 2015]. Ça me rappelle une vignette satirique : on y voit un homme avachi sur le canapé, sa femme lui demande s’il peut aller jeter les ordures et celui-ci lui rétorque que c’est impossible car il est fatigué par le gouvernement de PO. Les gens se disaient qu’il fallait changer quelque chose. Cette atmosphère était alimentée par l’opposition et par des personnes qui voulaient profiter du mécontentement généralisé. Si un gouvernement est au pouvoir depuis huit ans, la population choisit en général le changement, même si la politique de l’exécutif est efficace.

Quoi qu’il en soit, notre société est très pro-européenne. Les gens s’identifient aux valeurs de l’Europe. Les sondages nous montrent que plus de 80% des Polonais sont satisfaits de l’appartenance à l’UE. Il me semble que ce chiffre est inférieur dans tous les autres Etats membres. Les fonctionnaires européens nous ont dit à Bruxelles qu’ils étaient impressionnés par notre marche européenne du mois de mai. Presque 250 000 personnes avaient participé à cette manifestation en scandant des “Nous sommes et nous resterons en Europe” et en arborant des drapeaux de l’UE.

Comment expliquez-vous donc que le PiS ait remporté les élections de 2015?

Ce n’est pas le PiS qui a remporté ce scrutin, ce sont les autres formations politiques qui l’ont perdu. Il n’y a pas eu de revirement conservateur dramatique. Seuls 18% des citoyens jouissant du droit de vote ont voté pour ce parti, soit 37% des votants.

Bien d’autres facteurs ont contribué à lui donner une majorité absolue. Les électeurs pouvaient choisir entre deux listes de gauche qui n’ont pas franchi le seuil électoral [de 5% pour les partis et de 8% pour les coalitions], alors qu’elles avaient recueilli ensemble plus de 10% des voix. Si elles avaient fait front commun, elles auraient obtenu quelques dizaines de siège. Le PiS n’aurait pas eu de majorité et aurait été contraint d’entrer dans une en coalition. On aurait eu une situation diamétralement opposée.

Quel rôle la Pologne devrait-elle jouer en Europe aujourd'hui ?

La Pologne est l’un des plus grands Etats membres de l’UE, elle en constituera le cinquième pays le plus peuplé après la sortie du Royaume-Uni. Son rôle devrait être le reflet de son importance démographique. Mais ce qui compte, ce ne sont pas les droits de la Pologne mais la mission qu’elle doit accomplir. Notre attachement à l’intégration européenne devrait être contagieux pour que les autres nations bâtissent la communauté avec enthousiasme et défendent ses valeurs.

Nous devrions mettre l’accent sur des valeurs telles que l’ouverture, la tolérance, l’acceptation du multiculturalisme et la coopération qui repose sur un marché du travail et des capitaux commun. L’approfondissement de l’intégration est, selon moi, la voie à suivre.

La Pologne devrait-elle agir à travers le groupe de Visegrád ?

Je ne pense pas que le groupe de Visegrád puisse jouer un rôle important dans le contexte actuel. [Le président du parti au pouvoir Jarosław] Kaczyński et [le premier ministre hongrois Viktor] Orbán se sont, certes, mis d’accord sur le fait qu’ils allaient rester solidaires quoi qu’il arrive, mais les Slovaques et les Tchèques ont immédiatement pris leurs distances. Nos chemins se sont séparés. Par ailleurs; il convient de souligner que, autant le gouvernement hongrois bénéficie d’un pouvoir populaire fort, autant le PiS risque de perdre le pouvoir rapidement. La collaboration entre Kaczyński et Orbán risque donc de tourner court. Je suis persuadé que la Pologne va retrouver la raison et que nos partenaires du groupe de Visegrád voudront alors renouer des liens plus forts pour que nous nous soutenions mutuellement en tant que sous-région.

Quelle devrait être la position de la Pologne sur la crise des migrants ?

La question des réfugiés est essentielle pour l’UE en ce moment. En tant qu’Etat membre, la Pologne devrait prendre ses responsabilités et participer à la résolution de ce problème. La politique actuelle du gouvernement est incompréhensible pour ne pas dire scandaleuse. Nous faisons partie de la communauté pour résoudre ensemble des problèmes communs. Certains estiment que c’est l’affaire de la Grèce et de l’Italie mais la vérité est toute autre. Imaginons que des centaines de milliers de réfugiés ukrainiens se mettent à affluer en Pologne. Accepterions-nous que l’UE nous dise que c’est notre problème ? Bien sûr que non, car il faudrait le résoudre ensemble.

Comment faire évoluer l’opinion publique polonaise ?

Je considère que la Pologne devrait investir dans l’éducation des citoyens. L’ignorance d’un grand nombre de Polonais est la raison de l’attitude négative à l’égard des réfugiés. Le parti au pouvoir a fait des efforts considérables pour susciter de telles inquiétudes.C’est une approche xénophobe. Kaczyński a même déclaré que les réfugiés transportaient des bactéries contre lesquelles ils sont immunisés et qui nous seront fatales. C’est une théorie loufoque.

Les Polonais doivent comprendre par ailleurs que quitter son pays natal n’est jamais une partie de plaisir. Ces personnes abandonnent leur pays car ils ne peuvent plus y vivre. Cela vaut le coup de s’engager sur la scène internationale en participant à la résolution des conflits. Il convient de trouver un moyen pour les aider avant qu’ils ne quittent leur patrie. Mais s’ils doivent venir, il faut s’en occuper. Nous devons avoir conscience du fait que les flux migratoires vont s’intensifier, ne serait-ce qu’en raison des changements climatiques. Si nous nous y préparons rapidement, nous pourrons mieux les accueillir.

Cet article est publié en partenariat avec Alternatives économiques.

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