Débat : Vers un monde plus vert et plus nucléaire

Une éolienne près de la centrale nucléaire de Jaenschwalde, en Allemagne.
Une éolienne près de la centrale nucléaire de Jaenschwalde, en Allemagne.
30 mars 2011 – Die Welt (Berlin)

Après la remise en cause du nucléaire civil provoquée par l’accident de Fukushima, le monde se divisera dans les prochaines décennies entre ceux qui misent sur les énergies renouvelables et ceux qui tablent sur une optimisation du nucléaire. Deux voies qui entraîneront l'avènement d'une civilisation plus propre et plus sûre.

Dans son ouvrage phare, The Collapse of Complex Societies [L'effondrement des sociétés complexes,Cambridge University Press,1988], l'anthropologue Joseph A. Tainter développe un modèle global qui permet d'expliquer la disparition des civilisations. Dans la thèse défendue par Tainter, l'énergie joue toujours un rôle décisif dans le déclin.

Au deuxième siècle, l'agriculture romaine n'était plus en mesure de subvenir aux besoins d'une population croissante, et les tentatives de résoudre le problème au moyen de campagnes d'expansion de plus en plus cruelles ont toutes fini par échouer en raison des coûts logistiques.

Les richesses énergétiques ne sont pas la marque, mais l'essence même des sociétés complexes. Les marchandises sont soumises à un va-et-vient constant. Les gens doivent avoir accès à la lumière, à l'énergie, aux denrées alimentaires, aux systèmes d'information. Même en devenant plus économe et plus efficiente, une société moderne et mondialisée sera toujours nécessairement gourmande en énergie.

Notre mode de vie repose sur une réserve fossile

Le pétrole concentre une énorme quantité d'énergie issue du soleil et des plantes, stockée et comprimée pendant des millions d'années. L'énergie cinétique dans un baril de pétrole – 159 litres – est l'équivalent de 3 625 heures d'un labeur physique éprouvant.

C'est sur cette réserve fossile que repose notre mode de vie – c'est elle qui nous permet d'aller au cinéma, de partir en vacances ou de faire mille choses qui ne sont en rien obligatoires, mais que nous voulons faire. L'énergie nucléaire multiplie cette efficience par cent. Comment pourrions-nous nous priver de cet effet multiplicateur ?

L'approvisionnement énergétique ne se résume pas à la question des matières premières. C'est aussi et surtout une question de concept énergétique. Notre système énergétique repose sur des réseaux de distribution centralisés. Des raffineries, des centrales électriques, des conduites, des stations-services – dans lesquelles nous injectons des centaines de milliards. Rien ne symbolise mieux cette organisation centralisatrice qu'une centrale nucléaire.

Pour alimenter une société complexe en énergie issue de la biomasse, de l'eau, du vent, des marées, il faut substituer à ce système pyramidal un "réseau vert" hautement sophistiqué qui repose sur une production et une consommation d'énergie en flux tendu.

Les schémas de mobilité s'en trouveraient modifiés. On reviendrait à un mode de production régional. L'habitat lui-même changerait – les maisons deviendraient des microcentrales. Tout cela constituerait un plan de relance "vert" de grande envergure.

La demi-catastrophe de Fukushima n'entraînera pas de grand tournant énergétique à l'échelle mondiale. En effet, les hommes et les cultures évaluent les risques de manières extrêmement différentes, et les chemins empruntés divergent aujourd'hui.

Jamais le monde n'a été aussi sûr

L'Allemagne et quelques autres pays choisiront la voie laborieuse mais respectable du "modèle vert allemand". D'autres joueront résolument la carte du nucléaire. Et amélioreront de ce fait la technologie.

L'évolution technologique est toujours le produit de fiascos et de catastrophes. Si les avions sont si sûrs aujourd'hui, c'est parce que les débuts de l'aviation ont été extrêmement meurtriers. En 1970, l'automobile a tué 21 000 personnes sur les seules routes d'Allemagne de l'Ouest.

D'ici à 2030, les besoins énergétiques mondiaux auront augmenté de 40 %. Certains pays deviendront des champions des technologies vertes, à la tête desquels nous trouverons peut-être l'Allemagne. Mais la part du nucléaire – actuellement d'environ 18 % – dans la production énergétique globale évoluera peu.

Les événements survenus à Fukushima vont rendre l'énergie nucléaire plus sûre – il sera peut-être même possible d'empêcher la fusion d'un cœur de réacteur. D'ores et déjà, certains procédés permettant de réduire sensiblement la quantité de déchets radioactifs sont quasiment opérationnels.

Le risque ne sera jamais totalement supprimé. Mais il sera progressivement réduit. En 1986, le sociologue Ulrich Beck a publié La société du risque – une de ces thèses gouleyantes qui donnent une explication globale et définitive du monde.

L'époque moderne, c'est l'idée-force, augmenterait sensiblement les risques mortels pour l'individu. Balivernes ! Plus on remonte le temps, plus les risques étaient grands. Dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs, jusqu'à 50 % des hommes étaient tués par leurs congénères. À l'ère de la paysannerie, nos ancêtres mouraient de la grippe, de la peste et de la guerre.

Au siècle dernier, deux guerres épouvantables ont fauché des vies. Société du risque ? Le monde n'a jamais été aussi sûr. Mais peut-être sommes-nous incapables de le reconnaître.

Une convergence heureuse entre vert et nucléaire

Odo Marquard a finement baptisé ce phénomène la "thèse du mal restant" : "Plus les malheurs du monde s'estompent, plus ils sont jugés graves – précisément parce qu'ils disparaissent. À mesure qu'ils se raréfient, les maux deviennent plus précieux".

Pour le monde et son avenir, l'émergence d'un scénario énergétique double n'est pas forcément un mal. L'opposition entre le "réseau vert" et le "nouveau nucléaire" crée une concurrence bénéfique qui va conforter la bonne santé de notre civilisation à long terme.

Après 2030, les deux se rejoindront. Nous assisterons alors à l'avènement d'une civilisation plus propre, plus sûre, hautement énergétique et plus verte. C'est cela peut-être que nous redoutons le plus. Car qu'adviendra-t-il alors de nos désirs de déchéance ?

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