Débat : Les citoyens ont droit à la vérité

22 juin 2011
La Repubblica Rome

La crise a mis à nu les tromperies et les subterfuges en politique, mais les dirigeants européens continuent à nier les évidences. Seule la franchise et le courage de dire les choses pourrait sauver l’Europe, assure l'éditorialiste Barbara Spinelli.

Au fur et à mesure que se multiplient les crises et les banqueroutes des Etats, grandissent en Europe les révoltes des indignés : en Grèce, en Espagne, et aussi en Italie où la faillite n’est pour l’heure qu’une menace. Les gouvernements ont tendance à ne voir que le côté noir des révoltes : la pénible prise de conscience de la réalité, la colère quasi aveugle.

Mais la cécité n’explique qu’en faible partie une rébellion qui vise non seulement les politiques, mais les formes de comportement (et donc l’éthique) des gouvernements : leur navigation à courte vue, agrippée au prochain vote ou sondage, leur vocation à dissimuler les comptes publics chancelants, à ne pas dire la vérité sur l’immigration ou sur les déficits, à accuser la presse, les Banques centrales, l’Europe, tous suspectés de propager de mauvaises nouvelles. 

On répond à la crise par la transparence des informations


L´Italie est en ce domaine aux avant-postes. Depuis son retour au gouvernement, Silvio Berlusconi  répète le même refrain : le naufrage est dans vos têtes, bande de défaitistes : nous nous en sortons mieux que tant de pays vertueux. Le 20 juin, il a déclaré que "la crise n’est pas finie". Il n’en n’avait jamais annoncé le commencement.


N’oublions pas qu’une des initiatives les plus intéressantes des "indignés" espagnols concerne l’information. Elle a été prise par le professeur de sciences politiques Antòn Losada, et elle s’intitule "Sin preguntas no hay cobertura" (#sinpreguntasnocobertura sur Twitter, "sans questions pas de couverture" médiatique). Des milliers de journalistes y ont adhéré. Si une conférence de presse n’admet pas ces empêcheurs de tourner en rond, elle sera boycottée et le pouvoir restera seul avec ses promesses chancelantes.

C’est le signe que dans ces révoltes, il y a une demande, pressante, de vérité et de justice. On ne répond pas à la crise en imposant aux citoyens de se serrer davantage la ceinture et en instillant dans le peuple des peurs incongrues ; on répond par la transparence des informations : sur les impôts que l’on ne peut baisser, sur la faible démographie qui ne pourra être freinée que par l’immigration, sur ces ingrédients de la croissance que sont la justice, la légalité, le mérite, le prix que peuvent payer les riches et les plus fortunés.

Dans son éditorial du 15 juin, Nikos Konstandaras, le directeur du quotidien grec Kathimerini, parle du "charme impossible de la solitude" : l’illusion que si les Etats ferment les yeux au lieu de se confronter à l’Europe, au monde, aux marchés, la crise n’éclatera pas. Certes les marchés sont des bêtes étranges : ils peuvent se déchaîner jusqu’à l’hystérie – ils ont soif de sang. Ils ont la vue courte, mais ils n’anticipent pas complètement les catastrophes au hasard : ils tirent une instantanée des gouvernements à un instant T, et ils en tirent leurs conclusions. Ils sont notre deuxième tribunal, au côté des urnes électorales.

Une res publica qui dépasse nos frontières

Se cacher n’est pas une politique, pas plus que de se faire passer pour des Etats souverains qui décident seuls, et d’ignorer l’existence d’un espace public européen envers lequel nous sommes responsables au même titre que nous le sommes envers la nation. Il existe désormais une res publica qui dépasse nos frontières, qui a ses règles, et dont les dirigeants ne sont pas des émanations des gouvernements mais qui répondent à des institutions plus vastes.

Prenons l’exemple de la nomination de Mario Draghi à la présidence de la Banque centrale européenne (BCE). Un choix irréprochable, mais qui a été de la manière la plus brouillonne et archaïque : en échange de cette nomination, Nicolas Sarkozy a demandé que soit libéré pour Paris un siège à l’exécutif de la BCE et Berlusconi lui a offert en échange la tête de Lorenzo Bini Smaghi [membre du directoire de la BCE], comme si ce dernier était un homme à lui, et non pas un dirigeant de l’Union.

Le mandat de Lorenzo Bini Smaghi, élu en 2005 pour huit ans, se termine le 31 mai 2013 et il ne peut être révoqué ni par les Etats membres, ni par des accords entre ces Etats. Ce n'est pas à lui que cette gifle s'adresse mais aux institutions européennes auxquelles va sa loyauté. L’affaire crée en outre un précédent inquiétant : chaque gouvernement pourra désormais décider de soustraire mandats et règles à la juridiction européenne. La violation du traité de Maastricht, justifiée par une soi-disant "règle non écrite entre les Etats", est manifeste.

Le besoin d'une Commission européenne autonome

Là encore, les informations transparentes et la reconnaissance de l’espace public européen ont fait défaut. De même qu’il n’y a pas de transparence sur les impôts qu’il est impossible de baisser, sur l’immigration dont nous avons besoin, économiquement et démographiquement.

Ces équivoques sont en grande partie imputables à l’Union européenne, à l’inertie de ses dirigeants, soumis aux Etats membres. Encore une fois, le parler vrai ne se fait guère entendre, et c’est par un excès de rapports d’obligeance et une déférence absurde envers les grands pays que l´Europe se retrouve confrontée aux banqueroutes actuelles, écrit l’ancien commissaire européen Mario Monti dans un article très éclairant dans le Financial Times du 21 juin. Il y a tant de questions sur lesquelles l’Union pourrait faire valoir sa parole, à commencer par les missions de guerre, abusivement dites "de paix".

Une Commission européenne autonome, consciente de son autorité, saurait réagir à tous ces événements (affaire Bini Smaghi, dettes souveraines, guerres) comme au temps de Walter Hallstein. Le premier chef de l’exécutif de Bruxelles n’avait pas hésité à réfuter les exigences de De Gaulle, à la fin des années 1960, au nom de la naissante res publica européenne. Il fut un "perdant désigné", mais il y a des défaites qui sauvent  – si on veut bien les sauver –  les institutions humiliées.  

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