Livres :

L’Eurotopie fédérale de Cohn-Bendit et Verhofstadt

Presseurop
15 octobre 2012

En sport, on dit que ce ne sont que les matchs qu’on ne joue pas qu’on peut perdre”. Du Daniel Cohn-Bendit dans le texte. En cette matinée brumeuse, la Maison de l’Europe à Paris accueille l’inénarrable Dany et son comparse Guy Verhofstadt, chef des libéraux au Parlement européen. Ils viennent de signer un ouvrage à quatre mains (voire à six si on compte lacontribution de Jean Quatremer) qui du haut de ses 156 pages proclame énergiquement : “Debout l’Europe !”. Un manifeste pour la fédéralisation de l’Europe ? A quoi bon adresser un tel message à cet aéropage d’Européens nationalistes et grincheux ? Justement parce que, comme le dit la citation, les matches qu’on ne joue pas… Et puis il suffit d’écouter les encouragements qui saluent le passage de Cohn-Bendit dans les rues de Paris pour comprendre le choix de cette métaphore sportive.

Un vert, Daniel Cohn-Bendit, et un libéral, l’ex-Premier ministre belge Guy Verhofstadt, ont voulu dire leur ras-le-bol de l’inefficacité des dirigeants européens, sommet après sommet : “Nous sommes frustrés et en colère ! Où est la solution à cette crise qui a commencé en 2009 ? Les sommets n’ont fait que l’aggraver !”, explique Verhofstadt qui a assisté à pas moins de 40 d’entre eux. La colère monte, le ton aussi : à travers ce livre publié chez Actes Sud et André Versaille éditeur(et déjà traduit en 9 langues), les deux européens exposent leur vision des choses : “La crise vient du fait que nous avons une monnaie, l’euro, mais pas les instruments nécessaires à son fonctionnement, parce que nous nous sommes crus plus intelligents que les Américains, qui ont quand même pensé à ces choses là en amont de la création du dollar “, tonne Verhofstadt. “*Nous sommes devant quatre fractures politiques qui nous définissent, les uns et les autres**,* renchérit Cohn-Bendit. *Une fracture sociale (notamment celle entre la gauche et la droite), une fracture entre la démocratie et la liberté, une fracture écologique et une dernière, européenne*”.

L’alchimie des révoltes de ces deux-là fonctionne à merveille. Leur colère n’a fait qu’augmenter au fil du temps, entre décembre 2011 et octobre 2012, exprimée tantôt en néerlandais, tantôt en français, au gré des rencontres inattendues entre les deux collègues. Comme dans le cas du joueur d’échecs russe, Gary Kasparov et du dissident Edouard Limonov, ennemis jurés en politique mais réunis par le combat pour l’existence d’un parlement libre en Russie. Libre pour exprimer ses opinions, comme pour en combattre d’autres. Car l’essence même du combat réside ici : comment débattre individuellement de son destin, si le cadre manque ?

Ce cadre, pour les deux trublions qui écrivent un livre censé “choquer l’Europe, du point de vue politique”, n’est pas celui d’aujourd’hui, où les Etats cachent la verité aux citoyens : la fédéralisation se fait en catimini, par nécessité, et les peuples se sentent trahis. “Une Europe fédérale n’est pas un super état, mais un état beaucoup plus soft,* martèle Daniel Cohn-Bendit. *Aujourd’hui la souveraineté nationale est mise à mal par le marché, par la mondialisation. Si on veut reconquérir notre souveraineté, ça passe par la souveraineté européenne. “*Par le haut et non pas par le bas**”,* précise le compère Verhofstadt.

Tout ceci ne saurait se réaliser sans un cadre politique. “*Je plaide pour la création d’une Alliance pour l’Europe, dans les deux prochaines années. Car l’Europe fédérale est la seule structure qui peut garantir la souveraineté des citoyens. Il nous faut, en vue des élections parlementaires de 2014, une force politique cohérente**”,* espère Guy Verhofstadt. “*Un modèle fédéral classique, avec un gouvernement contrôlé par deux chambres : le Parlement, élu sur des listes transnationales ; et une deuxième chambre, un Sénat, plus un budget et un financement validés directement par des citoyens. Il n’y a pas de démocratie européenne si les gens doivent payer leurs taxes à un Etat qui décide ensuite de ce qu’il donnera à l’UE*”.

Daniel Cohn-Bendit met en garde contre les bêtises à ne pas faire : “Regardez, la fin d’Erasmus…c’est l’aberration générale. Au lieu de doubler le programme, ils le coupent. C’est un crime contre l’avenir !”. Du Cohn-Bendit dans le texte.