Loretta Napoleoni sur le terrorisme

“L’Europe n’a pas les moyens de combattre les djihadistes sur son sol”

VoxEurop
26 mars 2015

Pour l'auteure d'un récent essai sur l'organisation Etat islamique, ce dernier ne constitue pas une menace directe pour notre continent, mais les Européens ne sont pas équipés financièrement et juridiquement pour lutter contre les jeunes radicalisés et les anciens combattants au Moyen-Orient.

Quelle menace représente pour l’Europe Daech, l’organisation Etat islamique (EI) ?

La menace qu’elle exerce est représentée pour l’essentiel par les djihadistes européens partis au Moyen-Orient et qui rentrent en Europe pour y commettre des attentats, un phénomène relativement récent. Pendant longtemps en effet, les combattants étrangers dans les rangs de Daech en Irak et en Syrie venaient de la péninsule arabique et d’Afrique. Mais, depuis qu’il a proclamé le califat, en juin 2014, Daech a recruté de nombreux combattants en Europe. Et cela, grâce notamment à la formidable campagne de recrutement mise en œuvre à grand coups de vidéos – comme celui de trois jeunes Britanniques vantant les mérites du djihad et de leur soutien aux combattants islamistes –, et s'appuyant sur le succès de son avancée en Irak et en Syrie. A cela s'ajoute le relais des médias occidentaux, qui ont fonctionné – consciemment ou pas – comme une caisse de résonance pour la propagande djihadiste. Daech leur apparaît ainsi comme une puissance établie et exerce d'autant plus de fascination sur les jeunes Européens candidats au djihad.

Sait-on combien sont les djihadistes de retour de Syrie et de Libye en Europe ?

On ne connaît pas le chiffre exact, mais on trouve la proportion la plus élevée de djihadistes partis pour la Syrie et de retour en Europe dans le Nord, et en particulier en Belgique. Ici, on estime à 120 les combattants de retour ou souhaitant rentrer et qui sont bloqués pour une raison ou l'autre au Moyen-Orient.

Mais pour le moment, les combattants de retour ne constituent pas un gros problème ou du moins pas le problème principal : l'effort de Daech porte sur la conquête de Bagdad et tant qu'ils n'aura pas pris la capitale irakienne et qu'il ne se sera pas consolidé, la question du retour des djihadistes en Europe demeurera secondaire. En revanche, une fois que Daech aura estimé avoir atteint ses objectifs en matière de conquête territoriale, le problème se posera, mais davantage en raison du relatif manque d'intérêt que la vie au sein du “califat” peut représenter pour les djihadistes européens qu'en vertu d'un réel plan d'"exportation" du djihad en Europe. Très semblable à la vie en Arabie Saoudite, la vie dans le califat autoproclamé est plutôt ennuyeuse pour des jeunes qui ont grandi en Occident : il n'y a quasiment pas de vie sociale en dehors des lieux privés, les hommes sont rigidement séparés des femmes et la plupart des divertissements sont bannis. C'est pour la même raison qu'il ne faut pas croire que la perspective de vivre enfin selon le "véritable islam" les motive : les jeunes djihadistes européens ne sont pas des ascètes, qui ne boivent pas et ne fument pas etc. Ce qui les attire, c'est la lutte contre un oppresseur – le régime syrien, irakien ou libyen – et l'instauration de l'utopie politique islamique telle qu'elle a été formulée par les Frères musulmans, puis par Al-Qaida et ainsi de suite. Mais une fois cette utopie réalisée, il est fort probable que ces jeunes voudront rentrer en Europe.

Pour quoi faire ?

Pas pour vivre de manière pacifique : marginalisés dans leur pays d'origine, ils sont toujours animés par un fort désir de vengeance, comme l'indique le cas du tristement célèbre "Jihadi John", l'ancien étudiant britannique radicalisé responsable de plusieurs décapitations d'otages mises en scène par Daech. Il est donc fort probable qu'ils voudront poursuivre le combat chez eux. Il y a aussi ceux qui sont partis et se sont rendus compte qu'ils ont fait une erreur ; eux vont probablement rentrer dans l'ordre une fois de retour en Europe.

Comment réagissent les pays européens à cette perspective ?

Très mal, car ils n'ont tout simplement pas d'argent. Le problème de l'anti-terrorisme européen est essentiellement économique : le rapport entre les moyens humains et techniques disponibles pour surveiller les djihadistes européens et leur nombre est clairement disproportionné. Les forces de sécurité européennes tentent de les bloquer avant qu'ils ne rentrent en Europe, mais cela pose des problèmes juridiques et politiques : il est quasiment impossible d'empêcher le retour sur le territoire national d'un ressortissant en possession d'un passeport du pays en question et de prouver qu'il était en Syrie, en Irak ou en Libye pour combattre. A cela s'ajoute le fait qu'en ce moment, plusieurs pays européens sont en train d'armer des combattants censés combattre Daech en Syrie ; comment distinguer les uns des autres ? La question requiert donc une solution politique : retirer la citoyenneté à des individus n'est possible qu'à certaines conditions, notamment s’ils ont une autre nationalité. Le plus probable, c’est plutôt qu’ils soient bloqués en Syrie.

C’est pour cela qu’il faudrait un accord au niveau international sur une procédure qui permette à ceux qui souhaitent rentrer dans leur pays pour se resocialiser – des sortes de “repentis” du djihad – de le faire en sécurité. Lors d’un récent déplacement en Belgique, j’ai eu l’occasion de discuter avec des représentants politiques, qui m’ont signalé que la plupart des Belges qui rentrent de Syrie, de très jeunes adultes pour la plupart, se sont rendus compte qu’ils avaient commis une bêtise et regrettent leur geste. Mais ils ont aussi peur d’être inquiétés à leur retour. Afin d’encourager leur réinsertion, une procédure visant à faciliter leur retour est donc indispensable.

Et quid de ceux qui veulent rentrer en Europe pour commettre des attentats ?

Ceux qui sont partis combattre en Irak, en Syrie ou en Libye et sont convaincus ne comptent pas rentrer. Et ceux qui rentrent sont surveillés de près. Le véritable danger vient plutôt des personnes comme l’auteur de l’attaque de Copenhague ou d’Ottawa, qui n'ont pas été combattre au Moyen-Orient. D'eux, on n'a pas de trace tant qu'ils ne passent pas à l'acte. Ils sont souvent radicalisés dans les Universités ou des petites mosquées, qui échappent au radar des forces de sécurité. La radicalisation a lieu également dans les prisons – comme on l'a vu pour l'auteur des attaques de Copenhague. Le véritable danger vient donc de cette masse de jeunes de culture musulmane nés et vivant en Europe et qui se radicalisent à travers les réseaux sociaux, les vidéos, Skype et les sites islamistes. Et qui agissent chacun pour des raisons différentes, comme l'ont démontré les attentats de Paris et de Copenhague, où chaque auteur avait sa revendication – d'Al Qaida dans la péninsule arabique à Daech et Gaza. En commun, ils ont la frustration vis-à-vis de leur condition, qu'ils perçoivent comme inférieure à celle de leurs compatriotes, et l'admiration pour Daech, qui, fort de ses succès militaires en Syrie et surtout en Irak, et grâce à une propagande savamment orchestrée, exerce sur eux le pouvoir d'attraction d'une puissance. Daech fait preuve d’une parfaite connaissance de la manière dont les Occidentaux tendent à réagir et de leurs faiblesses. L'émoi provoqué chez nous par la destruction des trésors archéologiques du musée de Mossoul et des vestiges des cités antiques de Nimrud et d’Hatra en est la meilleure preuve. Le mystère qui entoure le groupe dirigeant de l'EI, ainsi que son financement alimente la production de légendes sur son influence et son emprise, ce qui contribue à sa fascination sur les jeunes radicalisés.

Sait-on de combien d'argent dispose Daech et d'où il vient ?

On en sait très peu de choses, car Daech travaille dans une économie fermée. Il y a la la contrebande et l'argent qu'ils ont pillé dans les banques de Mossoul : on peut estimer leur "PIB" entre 2 et 4-5 milliards de dollars par an. Il s'agit d'estimations basées sur ce qu'ils ont bien voulu nous faire savoir à travers les documents qu'ils ont, à mon avis, volontairement laissé trouver. Ça a l'air énorme, mais je rappelle que la CIA avait estimé dans les années 1990 le "PIB" de l'OLP, considérée à l'époque elle aussi comme une organisation terroriste, dans les territoires palestiniens occupés à 8-12 milliards de dollars. A la différence de l'OLP, Daech est nettement moins corrompu et mieux géré.

Leurs circuits financiers concernent également l'Europe ou ils sont cantonnés au Moyen-Orient et au monde arabe ?

L'EI reçoit des financements du monde entier, en particulier des pays du Golfe. Les combattants étrangers reçoivent de l'argent de leurs proches (parents, amis et sympathisants), mais il s'agit de petites sommes – en-dessous de 300 dollars, les échanges ne sont pas suivis – très probablement virées à travers Western Union ou la hawala, le système de transfert islamique. Cet argent ne va pas à l'EI, mais au djihadiste, qui le dépense ensuite au sein de l'EI, qui l'utilise ensuite pour les rétribuer, fut-ce modestement.

Les pays européens peuvent continuer à travailler avec les pays qui financent Daech ?

Ils devraient changer de politique étrangère : il faut redessiner la carte du Moyen-Orient, car elle appartient à un monde hérité de la guerre froide et qui n'existe plus. L'échec du "printemps arabe" et de l'intervention occidentale en Libye nous apprennent que cette carte sera redessinée dans le sang. Le danger le plus grand pour l'Europe, ce ne sont pas les djihadistes qui reviennent du Moyen-Orient : c'est la mort du commerce avec la rive sud et est de la Méditerranée et la menace que ferait peser sur le commerce avec l'Asie la conquête du Yémen, qui contrôle l'accès à la Mer Rouge, par des forces hostiles à l'occident. A cela s'ajoute la piraterie : les plaisanciers et les ferries qui circulent en Méditerranée sont exposés à des raids de pirates en provenance de Libye.

Justement, la Libye. Daech semble arrivé à quelques centaines de kilomètres des côtes européennes.

Daech en tant que tel n'est pas en Libye : il y a envoyé un petit groupe pour entamer des relations politiques avec des groupes jihadistes ancrés sur le territoire. Jusqu’à présent, Daech avait des relations essentiellement basées sur le commerce des armes, car c'est en Irak et en Libye que se trouvent les deux plus gros arsenaux tombés aux mains de djihadistes ces dernières années.

La situation libyenne, où on compte plus de 1 700 groupes armés de tous bords, est très différente de celle de la Syrie et de l’Irak. Daech devrait appliquer la même stratégie utilisée en Irak entre 2011 et 2013 : asservir ou détruire les différents groupes un par un jusqu’à ce qu’il ne reste qu’une organisation sur tout le territoire. Mais c’est un travail de longue haleine, plus complexe à mettre en œuvre dans un pays essentiellement tribal et morcelé comme la Libye.

Il est plus probable que la Libye se transforme en “Etat raté” (failed State) comme la Somalie qu’en un erzats de la Syrie, où chaque faction contrôle une partie du territoire.

Récemment, El País avait publié un article affirmant que des jihadistes comptaient profiter de la situation en Libye pour se mêler aux migrants qui arrivent par bateau en Europe et y commettre des attaques. Cela vous semble-t-il plausible ?

Non, car le voyage en bateau avec les migrants est extrêmement périlleux et, une fois en Europe, ils sont parqués dans des camps de rétention. De plus, il y a le problème du transport des armes, qui ne passeraient pas inapperçues. Quel besoin auraient-ils par ailleurs de venir en Europe, alors qu’il y a déjà de nombreux terroristes potentiels en Europe. Quel besoin aurait un djihadiste libyen de traverser la Méditerranée pour placer une bombe à Madrid ? Cela n’a pas de sens. Ce qui intéresse les djihadistes, c’est de s’accaparer les ressources naturelles de leurs pays et d’instaurer leur loi chez eux.

Cela veut donc dire que la propagande de Daech serait donc davantage tournée vers le recrutement de combattants occidentaux en Syrie, Irak et Libye qu’à exporter le djihad en Occident ?

Absolument. Et ça marche, comme le prouve l’augmentation du nombre de combattants partis d’Europe ces derniers mois. La propagande de l’EI sert aussi à nous terroriser. Les dernières attaques n’ont pas été aussi spectaculaires et meurtrières que le 11-septembre, mais elles ont eu le même effet sur notre imaginaire collectif et nos sociétés. Et ils savent très bien se servir des médias occidentaux comme relais de leur propagande. Il suffit de voir l’impact que l’attentat à Charlie Hebdo a eu sur les opinions publiques, amplifié par les exagérations de médias peu scrupuleux ou à la recherche de l’info sensationnelle – parfois au détriment de la vérité. Sur des jeunes peu instruits et frustrés, l’effet est d’autant plus fort.

Loretta Napoleoni, L'Etat islamique (Calmann Levy, 2015).

(Photo : Channel 4 News)

Interview by Gian Paolo Accardo