Le rôle de l’Allemagne en Europe : C’est vraiment le quatrième Reich ?

2 avril 2015 – VoxEurop Der Spiegel

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Quel est la place de l’Allemagne en Europe ? Est-ce que ses voisins du Sud ont raison lorsqu’ils comparent sa domination actuelle à la sombre époque nazie ? C’est à ces questions qu’un groupe de journalistes tente de répondre dans l’hebdomadaire allemand Der Spiegel. Ils se servent du passé trouble de l’Allemagne pour expliquer que “le leader malgré lui” de l’Europe se considère paradoxalement comme étant à la fois trop grand et trop petit pour jouer son rôle actuel :

Il est clair que la zone euro est dirigée par l’Allemagne, même si des dissensions apparaissent parfois. Par contre, il est clair aussi que Berlin a une grande influence sur le destin de millions de personnes dans d’autres pays. Ce pouvoir est directement lié à une responsabilité particulière mais les membres du gouvernement et les autres hommes politiques [allemands] se comportent malgré tout comme s’ils étaient à la tête d’un petit pays.

De fait, l’Allemagne domine politiquement le continent grâce à ses succès économiques mais elle n’est pas du tout préparée à endosser le leadership politique en sacrifiant ses intérêts à court terme, précisent les plûmes du Spiegel. Son audace politique est née d’un désir intransigeant de voir tous les membres de la zone euro adhérer aux principes de gestion raisonnable et d’efficience qui lui sont chers. C’est de l’eau au moulin des adversaires de l’hégémonie germanique qui se font de plus en plus entendre :

Presque tous les critiques de la politique de l’Allemagne n’ont qu’un seul mot à la bouche : l’austérité. Cette notion se rapporte à l’épargne qui a une connotation positive en Allemagne. Mais dans les pays européens frappés de plein fouet par la crise de la dette, elle est synonyme de politique de privation imposée de l’extérieur et aux conséquences néfastes. L’Allemagne ne se limite plus à exporter ses biens – elle exporte aussi ses règles.

En interviewant des figures dissidentes grecques, italiennes et françaises, l’équipe de Der Spiegel explique que les comparaisons avec le Troisième Reich sont provoquées par la stratégie de l’Allemagne, qui veut sauvegarder ses intérêts économiques. Alors que le magazine rejette ce genre de comparaisons, en argumentant que “personne ne fait vraiment de parallèle entre Merkel et le nazisme”, il précise toutefois qu’”une réflexion approfondie sur le mot ‘Reich’ [empire] n’est peut-être pas tout à fait déplacée.*” L’Allemagne exerce sans aucun doute une influence importante bien au-delà de ses frontières en imposant une politique d’austérité à des partenaires économiques qui n’en veulent pas.

Les maîtres actuels de l’Europe peuvent tirer des leçons inquiétantes des précédents historiques. Le Deuxième Reich fondé par Bismarck qui a duré jusqu’à la défaite de la Première Guerre mondiale s’était retrouvé dans une situation précaire : il était devenu la première puissance en Europe mais il n’était pas assez fort pour dominer à lui seul le continent. Selon Der Spiegel, l’Allemagne se trouve dans une situation similaire en ce moment.

Dorénavant, son excédent budgétaire s’élève à 217 milliards d’euros, alors que les exportations de capital par l’intermédiaire des banques allemandes ont permis un déploiement des intérêts économiques dans toute l’Europe. Mais, bien qu’elle domine ses voisins, l’Allemagne serait particulièrement touchée par l’effondrement économique du Sud de l’Europe. Une fois de plus, elle est trop grande et trop petite en même temps pour être un leader efficace :

Les créditeurs veulent exercer leur pouvoir sur les débiteurs car ils ont peur. Peur de ne plus revoir l’argent prêté. L’Allemagne a les moyens de rembourser la dette grecque, mais pas celles de l’Italie et de l’Espagne.

La question est de savoir comment l’Allemagne pourrait assumer ses responsabilités de première puissance européenne. Der Spiegel conclut par une opinion de Hans Kundnani, un spécialiste de la politique étrangère allemande : “Une vraie puissance hégémonique comme les Etats-Unis”, écrit Kundnani, “ne fait pas qu’établir les normes. Elle crée aussi des instruments pour encourager les pays qu’elle domine à rester dans sa zone d’influence.” Ceci nécessite la mise en place d’un système bénéfique pour tous les Etats membres, l’abandon du court terme et une politique économique généreuse.

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