Macédoine : Le bras de fer se durcit entre gouvernement et opposition

La manifestation anti-gouvernemantale du 14 mai 2014, à Skopje.
La manifestation anti-gouvernemantale du 14 mai 2014, à Skopje.
28 mai 2015 – VoxEurop Bliten, Osservatorio Balcani e Caucaso Transeuropa

La Macédoine vit depuis des semaines une profonde agitation qui menace sa stabilité et qui risque de retarder le processus d’adhésion à l’Union européenne. Le pays est candidat depuis 2005, mais n’a toujours pas entamé les négociations d’adhésion, notamment en raison du veto grec, Athènes refusant que le pays utilise le nom de la région qui a donné naissance à Alexandre le Grand.

Les manifestations de l’opposition demandant la démission du gouvernement et celles organisés par les partisans du Premier ministre conservateur Nikola Gruevski s’alternent depuis des semaines à Skopje, la capitale. L’opposition, menée par le Parti social-démocrate de Zoran Zaev, accuse Gruevski et ”la clique criminelle au pouvoir” d’avoir tenté de “couvrir” plusieurs meurtres non élucidés qui ont eu lieu ces dernières années, dont celui d’un jeune manifestant en 2011 et d’un journaliste en 2013, d’avoir mis sur écoute plusieurs milliers de personnes – dont des opposants politiques, des journalistes et des diplomates étrangers – et de fraude électorale lors des législatives de 2014. Les Sociaux-démocrates boycottent pour cette raison le Parlement depuis cette date.

Pour preuve de ses accusations, Zaev a rendu publics plusieurs enregistrements de conversations téléphoniques entre des hauts responsables du pouvoir, qui lui auraient été livrés par des lanceurs d’alertes qualifiés de “patriotes”. Parmi les personnalités citées figurent la ministre de l’Intérieur Gordana Jankulovska, son porte-parole, Ivo Kotevski, le directeur des services de renseignement, Sašo Mijalkov et Martin Protuger, le porte-parole de Gruevski, explique le site d’actualité croate Bliten.

Gruevski, qui est au pouvoir sans interruption depuis 2006, a répliqué “en accusant l’opposition de vouloir créer les conditions d’un coup d’Etat et en affirmant que les manifestants visent à ‘déstabiliser le pays’” et à instaurer “une dictature de la minorité”, ajoute Bliten. Il accuse également Zaev d’être à la solde d’une non mieux précisée “puissance étrangère”. Mais, sous la pression des manifestants, Gruevski a été contraint de lâcher du lest. Ainsi, il a du accepter la démission de Mme Jankulovska, du ministre des Transports, Mile Janakieski, et même du tout-puissant Sašo Mijalkov, son propre cousin germain et un des hommes les plus riches du pays.

Les manifestations ont connu un court répit le 9 mai, lorsque les forces spéciales ont lancé une opération antiterroriste à Kumanovo, près de la frontière avec la Serbie. Il s’agissait de neutraliser une cellule de l’Armée de libération nationale, un groupe armé albanais actif lors du conflit de 2001 et officiellement dissous en 2002. Selon le gouvernement, il aurait refait surface afin de contrer les violences policières présumées contre les Albanais de Kumanovo. Huit agents et 14 terroristes sont morts dans l’opération.

Celle-ci soulève plusieurs interrogations, notamment quant à l’effective existence de tensions entre Albanais et Macédoniens dans la région – que démentent les sources sur place – et sur l’efficacité des services de renseignement. Enfin, note encore Bilten, le climat qui règne en ce moment dans le pays est propice à toute sorte de spéculation sur la nature réelle de l’opération antiterroriste.

Pour tenter de calmer le jeu, les ambassadeurs des Etats-Unis et de l’Union européenne ont entamé une difficile médiation. Deux rencontres à huis clos ont eu lieu récemment entre les dirigeants des quatre principaux partis, celui de Gruevski et celui de Zaev, plus un parti albanais au pouvoir et un de l’opposition. Gruevski et Zaev se sont par ailleurs rencontrés à Strasbourg le 19 mai, avec la médiation de plusieurs députés européens et du commissaire européen à l’élargissement Johannes Hahn. Les discussions ont été “franches” comme on dit dans le langage diplomatique, mais elles n’ont pas abouti.

Ainsi, souligne l’Observatoire italien sur les Balkans et le Caucase, “la lumière au bout du tunnel semble encore lointaine”, car “ni Gruevski ni Zaev ne font preuve de vouloir faire des concessions". Zaev, qui jouit également du soutien de plusieurs ONG, affirme que l’impasse durera tant que le gouvernement n’aura pas démissionné et que des “élections libres” n’auront pas été convoquées. Gruevski souligne pour sa part qu’il a été librement élu par la majorité des Macédoniens, qu’il a déjà payé un prix politique élevé en se séparant de plusieurs de ses ministres et proches et qu’il n’est pas question qu’il démissionne. En attendant, les négociations d’adhésion à l’UE périclitent.

Cet article a été l'objet d'une émission d''Allô l'Europe ?" sur France inter.

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