La crise de l’UE vue par Matei Visinec : “L’Europe a choisi une forme lente de suicide”

4 mars 2016 – VoxEurop Revista 22

Pour le dramaturge et publiciste franco-roumain, les élites européennes sont désemparées face aux bouleversements qui secouent le continent. Et l’attitude des médias ajoute à la confusion.

Revista 22 – Nous vivons une crise du leadership européen, une désorientation de l’Europe par rapport aux grands dossiers du moment. Comment expliquez-vous cette situation ?

Matei Visniec – L’Europe, après avoir raté son premier suicide dans les années de la Première guerre mondiale et son deuxième suicide lors de la Seconde, a choisi maintenant une autre méthode, une forme lente de suicide, par l’ouverture des veines, par l’écoulement total de ses valeurs – démocratie, liberté, insolence, plaisir et art de vivre, l’absence de peur, l’absence d’autocensure. Sur ce fond nous assistons au retour des murs, des barbelés, même à une nouvelle scission avec les pays d’Europe orientale, qui ont une toute autre culture géopolitique que les pays d’Europe occidentale. Le multiculturalisme provoque la peur dans l’Est, et dans l'Ouest de nombreuses voix clament son échec. Aimer toutes les cultures du monde c’est une chose, c’en est une autre de transformer le multiculturalisme en une ségrégation, comme dans les piscines il y a des créneaux exclusivement réservés aux femmes et d’autres réservés aux hommes.

Une des solutions consisterait peut-être en la réédition des mécanismes Peut-être qu’une des solutions serait la recréation des mécanismes du projet commun, des espaces communs de la culture. Mais l’Europe a-t-elle encore cette capacité ?

Plus que jamais l’Europe semble être une citadelle assiégée. D’un côté, nous avons le danger du fascisme islamiste, qui a créé des foyers à l’intérieur [de l’Europe]. Puis, aux portes de l’Europe frappent maintenant plus d’un million de réfugiés par an, qui ne sont pas tous prêts à adopter le style de vie occidental. Il y a diverses formes de nationalisme qui se développent à l’intérieur de l’Europe, comme si chaque communauté voulait se retirer dans sa coquille nationale susceptible de la défendre. Il y a une tendance claire au repli sur soi. […] L’important est que l’Europe puisse garder son identité en matière de démocratie, de liberté. Il est impératif que les gens qui entrent dans la maison Europe débarrassent leurs chaussures de la boue des idées préconçues et des idéologies toxiques. Afin que l’Europe puisse retrouver une autorité morale et culturelle globale, une certaine prestance qu’elle a connue avant la Première guerre mondiale, a besoin de plus de fermeté dans sa maison. Cela doit venir en premier lieu de mesures législatives. Il doit être très clair pour chaque imam qu’il lui sera à jamais interdit de mettre le pied en Europe s’il incite à la haine. Il doit être clair pour tous que la loi interdit de toucher une femme dans la rue contre son gré. Il doit être très clair pour les milliers de jeunes qui entrent maintenant en Europe qu’une femme assise dans une bar, en train de boire un café, n’est pas une prostituée.

Nous observons autour de nous un monde en crise : crise de l’Europe, crise de l’occident, crise des partis traditionnels, spectre du “Brexit” et du “Grexit”, ascension des alternatives anti-système. Quelle est la responsabilité des medias dans la surenchère de ces crises, dans ce que vous nommez la théâtralisation de l’information ?

Elle contribue à cette surenchère, car il y a aujourd’hui dans l’espace médiatique, sur fond d’une hollywoodisation de l’information, de nombreux clowns ou bouffons. Ils occupent l’espace médiatique avec leur insolence. Le public les adopte tellement vite qu’à un certain moment apparait le réflexe de se dire que s’ils ne provoquent plus un scandale à la télé, alors ils ne sont pas intéressants. On assiste à une transformation de l’espace médiatique, d’un espace dans lequel l’analyse devrait être prédominante, tout comme la discussion et le débat, en un espace de cirque médiatique. Nous assistons à une déresponsabilisation complexe et sophistiquée du citoyen par sa surinformation. Plus je m’informe, moins je me sens responsable envers les douleurs du monde. Quand les films d’action et le journal télévisé sont réalisés dans un même style et langage visant l’adrénaline, l’émotion, la personne ne croit plus en rien et confond tout.