Immigration : “Lampedusa est l’échec de l’Europe”

4 octobre 2013
Presseurop
Corriere della Sera, Der Spiegel, El País & 4 autres

Le nouveau naufrage au large de l'île italienne, le 3 octobre, d'une embarcation chargée de migrants africains, qui a provoqué la mort d'au moins 127 d'entre eux et au moins 300 disparus, a suscité une vague d'émotion en Europe. Ce drame rouvre le débat sur la politique migratoire de l'UE et de ses pays membres, souligne la presse européenne.

"Le massacre des immigrants, l’Italie en deuil", titre le Corriere della Sera. Dans l’article principal du quotidien de Milan, Gian Antonio Stella rappelle le grand nombre de personnes qui se sont noyées en tentant de traverser la Méditerranée depuis 1988 : au moins 19 142 selon le blog Fortress Europe. Stella rappelle aussi que peu de temps avant cette tragédie, le Conseil de l’Europe avait accusé l’Italie d’attirer l’immigration à cause de ses systèmes de dissuasion inadéquats, alors que d’autres institutions européennes critiquent régulièrement les politiques "dissuasives".

Corriere della Sera, Milan

Cette même Europe qui chaque jour veut se mêler de nos choix parce qu’ils concernent tout le monde n’est pas pressée de partager avec nous le fardeau de nos frontières du sud. [...] Les revendications xénophobes de l’Italie ne sont pas fondées. Sur 1 000 migrants, neuf se réfugient en Suède, sept en Allemagne, 4,5 aux Pays-Bas et seulement un en Italie. C’est l’affaire de tous. [...] Bruxelles devrait venir à Lampedusa et compter les morts. C’est aussi les siens.

Pour leSpiegel Online, le naufrage de Lampedusa, est "l’échec de l’Europe" :

Logo – Der Spiegel, Hambourg

Il y a certainement eu des scènes apocalyptiques : 500 personnes qui tombent d’un bateau en feu, nombreux d’entre eux ne sachant pas nager. Ce qui est arrivé ce [3 octobre] au large de l’île méditerranéenne de Lampedusa fait trembler toute l’Europe. [...] La petite île se sent seule et ce n’est pas la première fois. Depuis 1999, plus de 200 000 personnes venant d’Afrique et d’Asie, fuyant la guerre, la faim et la misère, se sont echouées là-bas. On estime que 10 à 20 000 personnes sont mortes pendant la traversée. Depuis janvier 2013, 22 000 réfugiés ont atteint Lampedusa. Cette île est un symbole. Un symbole de l’échec de la politique d’immigration européenne.

Le quotidien espagnol rapporte que la plupart des naufragés venaient de Somalie et d’Erythrée, et fuyaient la faim et la guerre. Des survivants ont déclaré que malgré les appels au secours, trois bateaux sont passés sans se dérouter pour leur porter secours. Pour El País, "la crise de ces hommes en fuite ébranle l’Europe":

El País, Madrid

Il a fallu ce grand naufrage - et celui-ci est un des plus importants jamais vus - pour que les yeux se tournent vers les 5 000 habitants de l’île [Lampedusa] dont la maire [Giusi Nicolini], épuisée par la surdité des autorités italiennes et européennes, a envoyé une lettre à l’Union européenne en février 2013, dans laquelle elle pose cette question : "Quelle taille le cimetière doit-il atteindre sur mon île?"

Sous le titre "Lampedusa coule", Gazeta Wyborcza constate que "le détroit sicilien est devenu le tombeau des Africains qui rêvent du paradis européen". Le quotidien émet une suggestion pour soulager l’Italie et la Grèce, aussi inondée d’immigrants, qui consisterait à diriger les immigrants vers des centres dans d’autres pays de l’UE où leurs demandes pourraient être examinées. Cependant, quand une telle proposition a été récemment exprimée à Bruxelles, les pays non-méditerranéens comme la Pologne "n’ont pas voulu en entendre parler". Gazeta en conclue que

Logo – Gazeta Wyborcza, Varsovie

nous, Européens, ne faisons pas assez pour éviter de telles tragédies. [...] Ni les Italiens, ni les Européens ne veulent d'immigrés illégaux, sans éducation et pauvres. Rendre le système de surveillance de la mer Méditerranée, supervisé par Bruxelles, plus efficace pour sauver des gens de la noyade est une tâche ardue.

Dans De Volkskrant, la chroniqueuse Sheila Sitalsing s’indigne de l’hypocrisie qui règne en Europe. Elle déplore que la politique d’immigration de l’UE se résume ainsi :

Logo – De Volkskrant, Amsterdam

Se disputer, se déculpabiliser et détourner les yeux. Cela fait des années que les pays du sud de l’Europe essaient avec la plus grande peine de mettre leurs problèmes colossaux d’immigration à l’agenda de Bruxelles, en avertissant : "Nous ne pouvons pas continuer à les accueillir, mais nous ne pouvons pas non plus les laisser mourir, et nous ne pouvons pas les renvoyer, donc, aidez-nous !" Et les pays du nord répondent : "Il faut les repousser quoi qu’il en soit, bon sang !" Certes, nous trouvons la guerre en Syrie abominable, ainsi que des événements sur le continent africain parfois désagréables, et nous soutenons le printemps arabe. Mais nous ne voulons surtout pas que cela soit interprété comme une invitation à venir s’installer en masse à Amsterdam, Paris ou Berlin.

"Plus de 100 morts dans un drame de la mer aux ‘portes de l’Europe’", titre The Guardian. Tout en notant que "ces temps-ci, il faut une tragédie colossale pour que les bateaux des migrants fassent la Une des journaux", le journaliste Jack Shenker estime qu’il y a un écart entre ceux qui pensent que la priorité principale de l’Europe doit être de sauver les vies des candidats à l’immigration et ceux qui estiment que la priorité doit être le renforcement des contrôles aux frontières.

The Guardian, Londres

Il manque encore la volonté politique dès lors qu’il s’agit de s’assurer que les immigrés vulnérables ne finissent pas dans les mailles d’un réseau inextricable de politiques de contrôle des frontières et de jurisdictions qui s’entremêlent.

Dans son éditorial, le quotidien de Lisbonne titre : "Lampedusa et la honte de l’Europe". Público poursuit :

Público, Lisbonne

La Méditerrannée, cette mer qui fut la route et le centre des civilisations depuis l’Antiquité, s’est transformée en camp d’extermination. Sur ses rivages, le Pape a déclaré que seule l’indifférence grandit. Indifférence face à la mort et à la tragédie. "Il n’y a pas de solution miracle", a dit la ministre [italienne] des Affaires étrangères, Emma Bonino. Il n’y a pas de miracle. Mais une Europe tourmentée par la peur et la crise qui se renferme sur elle-même ne sera plus longtemps l’Europe si elle ne comprend pas que la mort en Méditerrannée est également sa propre mort.